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 Art-Kor 00
le corps interrogé

 

 

article écrit pour BME, Toronto, janvier 2001

 Il existe de multiples modifications du corps qui s'inscrivent dans les dimensions les plus quotidiennes de la vie et ne surprennent personne. Elles organisent même les projets collectifs les plus légitimes comme l'éducation, le sport, la chirurgie qu'elle soit réparatrice ou "esthétique", les régimes amaigrissants, etc. Ainsi, de nombreux messages sont véhiculés qui invitent les individus à mettre leur corps en conformité avec des modèles de référence (les canons de l'esthétique, les normes corporelles, les "bonnes" manières de se tenir ou de se vêtir, les idéaux de la minceur, de la performance, de la virilité ou au contraire de la féminité, etc). Ces modèles, pour imaginaires qu'ils sont, n'en ont pas moins des effets concrets. Qu'ils en soient conscients ou non, la grande majorité des individus développent le souci de transformer leur corps afin de le vivre en adéquation avec ces références idéales (et par conséquent inaccessibles). La presse, et la publicité qui va avec, regorge de messages visant à modeler le corps et son apparence, afin d'effacer les stigmates de la vieillesse par exemple ou d'élaborer un look irrésistible de séduction. Le travail sur la forme corporelle et l'angoisse "des formes" nourrissent de la sorte les activités sociales les plus ordinaires, du maquillage, aux exercices physiques, en passant par la chirurgie qui normalise les apparences. Tout cela est rendu possible par le lent apprentissage (en partie inconscient) des normes, des usages, des valeurs, des esthétiques, des codes sociaux

   Ces modifications donnent pourtant lieu à des critiques. D'autres génèrent même des regards de surprise, de dégoût, ou d'incrédulité. D'un côté, l'avancée des sciences biochirurgicales alimente le fantasme de l'amélioration des corps. De l'autre, s'exprime l'angoisse d'un corps qui nous échappe. Les transformations apportées volontairement au corps semblent en fait se comprendre, être acceptées, recherchées voire encouragées si, et seulement si, elles paraissent répondre à une nécessité ou si une utilité sociale leur est accordée.
C'est la raison pour laquelle le travail réalisé sur les chairs, les modifications pratiquées volontairement sur les corps constituent un élément d'analyse incontournable pour saisir les imaginaires collectifs. Or, d'avril à octobre 2000, s'est tenu en Avignon (France) un événement (intitulé Art-Kor 00) organisé autour des modifications corporelles d'une nouvelle génération. Mutants, artistes-performers, néo-fakirs, scarificateurs, perceurs se sont succédé durant six mois. Tous ces artisans des chairs ont donné à voir, à sentir et à penser le corps modifié, en exposant ou réalisant tatouages, piercings, scarifications, brandings (inscription de marques sur la peau par brûlure), peelings (ôter une surface de peau pour créer une cicatrice), implants, etc. Cette manifestation, jamais réalisée en France, a rassemblé pendant six mois un public diversifié autour d'expositions, de conférences, de performances toutes consacrées aux modifications corporelles (body modifications ou bodmods).

 Celles-ci se caractérisent par trois points :

1) D'une part, leur caractère volontaire,

2) Ensuite, leur dimension non utilitaire,

3) Et enfin leur aspect radical. Car les modifications en question (piercing, implant, branding, scarification, peeling, etc.) se distinguent de modifications corporelles plus ou moins éphémères (tenue vestimentaire, maquillage, coiffure) sur au moins deux points. D'une part, elles laissent des traces durables imprimées sur le corps, même si, comme c'est le cas pour le piercing, ne subsistent que d'infimes traces en l'absence du port de bijou. Et par ailleurs, ces modifications sont réalisées à partir d'une blessure infligée à la chair (brûlure, incision, insertion de corps étrangers).


 Art-Kor 00 a ainsi créé l'événement autour de cette palette d'inscriptions charnelles qui se présentent, dans la société occidentale, comme des manières alternatives de décorer le corps. Un des points communs à tous les protagonistes qui s'y sont croisé est, sans doute, l'expression du refus d'un ordre corporel inéluctable et la volonté d'échapper aux modèles du corps préétablis. L'ornementation du corps apparaît de la sorte comme une tentative d'opposition à l'ordre social traditionnel et comme l'expression d'un désir de non conformité. C'est ainsi que John thomas affirme : " Ma bite est percée pour des raisons sexuelles et politiques " (In the Flesh, n°1, 1995, p.-3). La dimension politique du piercing apparaît ici dans l'appropriation de leur propre corps par des individus qui refusent l'adhésion au système des corps policés. La scène du piercing s'est d'ailleurs initialement développée au sein de groupes marginaux ou affirmant une attitude rebelle à l'égard de la société (mouvements punks, skinheads, hardrock ou heavy metal, communauté gay, milieu SM et plus généralement toutes ces mouvances classées hâtivement sous l'appellation underground).
Par conséquent, ce qui s'est joué durant Art-Kor 00 fournit un support à l'analyse de pratiques corporelles insolites pour le plus grand nombre. La concentration d'artistes et d'acteurs de la scène des modifications corporelles illustre de nouvelles formes de penser, de sentir, d'agir et d'imaginer le corps.

   Agir le corps : La caractéristique première des bodmods est de répondre à des fins non utilitaires. Les modifications apportées aux différentes parties du corps (du visage aux parties génitales) ne se veulent ni médicales, ni réparatrices ou thérapeutiques, et ne visent pas l'accroissement de l'efficacité corporel. En ce sens, elles entrent en rupture avec les usages légitimes du corps. Celui-ci n'est pas modelé pour répondre aux exigences d'un pouvoir institué (la médecine par exemple). Il est au contraire exploité, par chaque individu, pour affirmer la totale liberté qu'il a d'en jouir. La sculpture des anatomies, le ciselage des chairs, l'incrustation des peaux, s'inscrivent dans une esthétique de la rupture. Écrire c'est agir. Marquer son corps l'est tout autant. Et cette action sur le corps, si elle vise l'inutilité, n'en est pas moins dépourvue de significations. Tout esthétique s'accompagne de connotations, de valeurs et situe socialement celui ou celle qui l'adopte pour construire son apparence. Le look adopté (" tribal " ou " cyborg ") traduit alors la volonté de faire de son corps un insigne identitaire par lequel l'individu affirme son choix et expose les traces de l'action réalisée sur le corps. Ce look atteste du parcours par lequel il dessine et modèle son propre corps.
En outre, recourir au piercing pour modifier son apparence atteste de cette action volontaire sur le corps, par le moyen d'une sorte de microchirurgie ou de chirurgie de surface, dépossédée de sa mission de thérapie ou de réparation. La personne manifeste ainsi qu'elle a recouru à une technique d'intervention sur le corps, artisanale d'une certaine manière, qui en elle-même est porteuse de significations.
En outre, cette action sur le corps répond à d'autres projets que la seule ornementation. Une des raisons communes pour expliquer pourquoi les personnes se percent, est " l'élévation de la perception sexuelle. La plupart des piercings sont réalisés sur les zones érogènes : les oreilles, les tétons, le nombril La présence d'un anneau ou d'un bijou accroît la sensibilité de la zone percée. Les personnes qui se percent le clitoris ou la verge savent ce qu'elles font et un bref instant de douleur est un bien faible prix par rapport à une vie de plaisirs coquins. " (In the Flesh, n°1, 1995, p.-20). La dimension visuelle n'est donc pas le seul effet recherché. Rendre une zone plus sensible au contact du tissu, d'une main ou d'une langue est un élément régulièrement avancé par les pierceurs comme par les piercés. Si aucune utilité sociale n'est recherchée, on le voit, les effets en termes de perception et de plaisirs sont affirmés.
Dans les performances artistiques, il en est de même. Le but est théâtral autant que ludique. Il s'agit de jouer du corps, de son corps ou de celui d'autrui, sans chercher à atteindre des fins particulières. Il s'agit de réaliser ce que l'on a prévu, de le faire, juste de le faire. L'épreuve de la scène est aussi celle d'une rencontre dans laquelle le public est tout autant éprouvé que les performeurs. En exposant des corps suspendus, saignants, percés d'épingles ou la peau étirée par des crochets, ces derniers suggèrent la douleur autant qu'ils la vivent. Là encore, pas d'utilité. Le corps souffrant exposé n'est pas là pour inciter le spectateur à porter la main à son porte-monnaie, apitoyé par un enfant malade de myopathie ou par une femme en phase terminale du sida. Ce corps-là ne joue pas la fonction d'argument dans une rhétorique de la compassion. Il s'affiche tel qu'il est, parce que cela est une manière de s'éprouver autant que de s'exposer. Une manière publique d'agir.

 Sentir le corps. Ainsi, le corps apparaît très clairement comme l'expérience première et singulière du rapport au monde. Non seulement les personnes peuvent-elles s'éprouver (au sens fort du terme), mais encore peuvent-elles utiliser leur corps comme pilier de la relation aux autres. L'épreuve du piercing, du branding ou des implants, construit un rapport à la douleur et au plaisir qui fait de cette expérience un moment fort de l'histoire individuelle. Les personnes qui s'y livrent, se livrent du même coup aux mains de l'artisan des chairs (le pierceur) et expérimentent une maîtrise nouvelle de leur propre corps, inutile, voire futile.
Les marques imprimées sur le corps permettent également d'éprouver positivement une sensation tactile inhabituelle ou résultant, le plus souvent, d'une blessure non recherchée (accidentelle ou chirurgicale) et donc accompagnée d'affects pénibles voire d'un sentiment de honte. Les cicatrices que laissent les scarifications ou le branding, au contraire, s'affichent et produisent une sensation surprenante au toucher. Les doigts qui effleurent la boursouflure issue de la cicatrisation rencontrent une texture agréable et produisent des sensations plaisantes. Les effets tactiles de la marque assurent accroissent la sensibilité de la peau en même temps que les effets visuels en garantissent l'originalité.
En outre, le piercing ouvre au mariage de la chair et de la matière. L'érotisation du corps se fait par l'excitation recherchée du contact avec le corps étranger. En fait, ces manières de sentir son propre corps peuvent se comprendre comme l'affirmation d'une liberté de chacun et de chacune de jouer de soi. Il n'est pas question de subir une contrainte ou l'imposition d'une marque dictées par un rite social préexistant aux individus, mais bien plutôt d'un choix personnel. Aussi ces manières d'agir et de sentir le corps qui ont été exposées durant Art-Kor 00 ne peuvent-elles qu'être interrogées pour ce qu'elles indiquent sur les mutations des rapports que les acteurs sociaux entretiennent avec leur propre corps.

 Penser le corps. Non seulement en effet, ces pratiques de modification corporelle traduisent une nouvelle manière de penser le corps pour les acteurs comme pour les spectateurs de ces pratiques, mais encore imposent-elles au savant un travail de la raison. Les analyses des significations du corps supposent notamment d'interroger les réalités subjectives (individuelles aussi bien que collectives) qui accompagnent ces manières d'agir. Durant Art-Kor 00, les conférences tenues sur les rituels, la douleur, l'histoire du body-art, le corps et le droit, ont amené chacun des participants à penser le corps, le leur et celui des autres, à observer les pratiques autant que les apparences, à en analyser enfin les différentes implications (aux plans juridique, anthropologique, moral, etc.).
En fait, ce qui s'est joué durant Art-Kor 00 propose à l'analyste " quelque chose qui n'appartient pas au savoir mais qui mériterait d'en faire partie " (Michel Foucault). Alors que les réalités du corps qui ont été exposées ne peuvent plus être ignorées aujourd'hui (ce qu'atteste l'intérêt que leur porte les médias), elles apparaissent encore pour les chercheurs comme un objet mineur, manquant de sérieux, de peu d'intérêt et dont ils se détournent pour éviter d'être dépréciés, discrédités ou encore raillés par leurs confrères.

   Imaginer le corps. Pourtant, ce qu'Art-Kor 00 a rassemblé, ce sont en quelque sorte les mises en oeuvre des corps imaginés du IIIè millénaire. L'exposition des aspects encore marginaux de l'apparence et des usages corporels, ceux qui explorent de nouvelles voies pour changer le corps, annonce la massification d'un piercing et de méthodes d'ornementation qui deviendront sans doute un jour des accessoires de mode. La vague de fond de ce mouvement d'ornementation du corps - qui, d'une pratique totalement marginale au début des années quatre-vingt dix s'affiche désormais comme un must en matière d'apparence notamment pour les jeunes générations - indique le degré de réception de ces pratiques dans le grand public.
Une évolution est annoncée vers une esthétique du XXIe siècle, faite d'assemblages, d'alliages et notamment de celui de la chair et de l'acier. Comme le note Maria Tashjian, il s'agit d'une tentative pour " redéfinir la beauté, pour nous éloigner de l'idéal cheveux-blonds-yeux-bleus " (In the Flesh, n°1, 1995, p.-58), en empruntant " un chemin que nous balisons de notre sang " (Lucas Zpira). Et nous assisstons finalement à l'invention d'une esthétique plus amusante, étonnante, inédite qui s'apparente à un art corporel en trois dimensions où le maquillage se mue en une ornementation sculpturale du corps.

 Ces modifications corporelles réalisent une déformation souhaitée des anatomies. Un des enjeux consiste à réaliser la conversion des apparences qu'il s'agit de fausser, en vouant un culte au corps métamorphosé. Elles traduisent la volonté d'accélérer l'altération des repères esthétiques mais aussi moraux et politiques et préfigurent ainsi les corporéités à venir, inventant des " êtres hybrides, mi-matière organique, mi-produits manufacturés, mutants " (Ann & Lucas Zpira). En impulsant de nouvelles manières d'agir et de sentir le corps, en explorant les voies de l'imaginaire, elles obligent à penser l'humain et à questionner, non pas le corps, mais par le corps, ce que la culture paraît véhiculer de plus naturel. Elles rappellent au bout du compte que notre corps est une réalité aussi fantasmatique que culturelle, c'est-à-dire totalement humaine. Une réalité historique aussi donc. Or, l'histoire comme le future ne sont jamais donnés une bonne fois mais au contraire sans cesse réinterprétés. Ce qu'a présenté Art-Kor 00, ce sont des lignes de fuite vers un futur que ses acteurs ont à coeur de pirater.

 


 

 


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