Le sport est le seul lieu qui transforme
des usagers de certaines substances (par ailleurs légalement
administrées, distribuées et vendues) en délinquants.
Ceci est le résultat des diverses listes interdisant ces
produits aux sportifs, au prétexte qu'ils participent
à des compétitions. Or, ces dernières instituent
la recherche de performance en fin ultime de la pratique.../...  |
Par conséquent, la condition
initiale qui engendre le dopage réside dans la logique
même de l'institution sportive. La médiatisation,
les enjeux financiers et symboliques liés à l'internationalisation
et à la commercialisation du spectacle sportif ne fonctionnent
que comme des aspects grossissants du phénomène.
Ils ne le fondent pas..../...  |
Si le dopage était apparu
avec l'argent du sport professionnel, une multitude de sports
ne connaîtraient pas cette réalité. L'haltérophilie,
la lutte, et plus généralement la plupart des pratiques
de sport amateur ne seraient pas concernées. Or l'on sait
désormais que le dopage est une pratique qui touche toutes
les formes de la pratique et dont aucune catégorie de
pratiquant n'est à l'abri, comme le rapporte Claude-Louis
Gallien dans son rapport intitulé le dopage
en questions : |
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A la question "qui se dope ?",
il note en effet qu'il est tout à fait essentiel d'avoir
toujours en mémoire le fait que le dopage concerne
deux populations bien distinctes
: les sportifs de haut niveau (environ 2000 en France, toutes
disciplines confondues) dont on se préoccupe beaucoup
et auxquels on fait généralement référence
quand on aborde les problèmes posés par le dopage,
et la masse des pratiquants sportifs (environ 13 millions) que
l'on tend à ignorer bien qu'elle soit tout aussi concernée.../...  |
Les prises de paroles de plusieurs
sportifs traduisent l'impact de la performance sur les conduites
considérées comme illicites. Après le procès
dans lequel il était impliqué, le cycliste Richard
Virenque, peut désormais revenir sur cette relation entre
quête de la performance et dopage. Récusant la tricherie,
Virenque rappelle : On est dans une logique de performance,
chacun fait en sorte d'être à la limite de ses
possibilités, mais aussi du règlement. En sport
automobile, chacun effectue ses réglages à la limite
du règlement. (Richard Virenque, l'Equipe 13/01/2001).../...  |
Par conséquent, le règlement
sportif qui légifère sur le dopage engendre également
le dopage qu'il dénonce. Fixer un taux d'hématocrite,
de testostérone ou de cortisone au-delà duquel
le sportif devient positif (et désigné alors comme
tricheur), suppose de prendre en toute légalité
ces produits (pourtant interdits), du moment que les doses enregistrées
lors des tests de dépistage se situent en deçà
des seuils autorisés. Un des effets pervers de ces tests
consiste précisément à instituer ce qu'ils
sont censés combattre. |
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Si un coureur a le droit de posséder
un taux d'hématocrite sanguin de 50%, il peut être
tenté de prendre de l'EPO jusqu'à cette limite,
pour les effets positifs qu'il en retirera en compétition
comme pendant la période de préparation. Car il
en retirera des bénéfices, quel que soit son niveau
car cela lui permettre de suivre le mouvement (Virenque).
Et pour cela, dans le sport professionnel tout au moins, il
y a des structures mises en place, les soigneurs, le médecin,
qui est là pour que le coureur ait un meilleur rendement
(Virenque)..../...  |
Ces structures résultent
à leur tour de la logique sportive qui commande la performance,
le rendement, l'efficacité. Car non seulement la production
de perfromance est le but de toute compétition, mais encore,
la vie sportive suppose l'enchaînement des résultats
issu de l'organisation sportive (matchs de poules, classements,
sélections, divisions, records, etc.). Il en découle
une exigence d'accroissement, de maintien ou de reproduction
des meilleures performances (quelle que soit le niveau de l'athlète)
tout au long d'une saison mais aussi d'une saison sur l'autre
qui ne peut que soummettre les organismes à des contraintes
insupportables..../...  |
Pour Pierre Berbizier par exemple,
(dans le quotidien L'Equipe), le championnat de France
de Rugby crée les conditions idéales du dopage.
L'organisation même du temps sportif est donc au centre
de la logique qui conduit au dopage. Car selon lui, c'est le
calendrier des rencontres nationales et internationales qui incite
à la prise de produits qui permettent de tenir les
cadences infernales imposées par ce calendrier. |
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Face à ces contraintes, le
sportif est soumis à une injonction paradoxale : d'un
côté le système sportif lui impose une cadence
et des objectifs qui l'incitent à utiliser des produits
accroissant la performance, accélérant la récupération
ou atténuant la douleur. De l'autre, ce même système
sportif l'exhorte à respecter une éthique qui condamne
le recours à ces produits. C'est ce qu'indique Richard
Virenque lorsqu'il dit : Psychologiquement, quand vous
avez mis tous les atouts de votre côté, que vous
avez la pression sur les épaules et que votre médecin
vous parle d'un produit pour être encore un petit peu mieux,
ça n'est pas facile de résister... /... |
L'exigence de performance engendre
une situation paradoxale pour tous les acteurs de l'institution
sportive. Le soigneur, comme le médecin, ont pour mission
de soigner. Mais ils sont engagés dans le projet de contribuer
à l'amélioration des résultats, tout comme
les entraîneurs et dirigeants (d'équipe, de club
ou de fédération). Car tout le système sportif
est évalué à l'aune de la performance produite
au plan individuel mais aussi collectif (nombre de médailles
potentielles ou obtenues pour obtenir des subventions ministérielles,
des structures de préparation ou des postes de cadre par
exemple) .../...  |
Cependant, au bout du compte, l'athlète
est seul face à ce phénomène de double contrainte.
Mais il ou elle possède toujours la liberté de
choisir de recourir au dopage ou de limiter son engagement en
matière de performance. Cet aspect a été
analysé dans l'ouvrage Dopage
et performance sportive. Les auteurs notent à ce propos
que le dilemme entre efforts consentis, contraintes imposés
et respect d'une éthique peut poser le dopage comme "
dernier recours, ultime issue, pour ne pas tout perdre lorsque
la réussite escomptée n'est pas atteinte malgré
l'engagement total et exclusif " (p.84) |
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En définitive, la recherche
de la performance (qui est la finalité de la pratique
sportive compétitive) constitue l'élément
déclencheur de toute pratique de dopage. Plus précisément,
toute conduite visant à utiliser des produits dans le
but d'améliorer (réellement ou imaginairement)
ses résultats, y compris si ces produits ne sont pas interdits,
ou pas encore, traduit une logique de dopage. C'est ce qu'illustre
Jacques Fouroux (ancien international de rugby) lorsqu'il avoue
s'être dopé lorsqu'il était joueur... /... |
Il explique qu'il se mettait avant les matchs
" des cotons de synthol dans le nez et prenait deux cachets
d'aspirine vitaminée ". Et il poursuit : "
Il y avait aussi le Guronsan et des tasses de café prises
à la chaîne. Tout cela dénote une démarche
de dopage. Si on avait connu les produits d'aujourd'hui, je ne
suis pas sûr que nous les aurions refusés. "
(AFP, 13/10/2001). L'exigence de performance est bien là
qui conduit les sportifs et les sportives à rechercher
un état optimal en exploitant les petits trucs comme les
suivis médicaux... /... |
La démarche de dopage dont parle Fouroux
résulte de la logique de recherche de performance impulsée
par le projet sportif. Tant que les discours dénonçant
le dopage se contenteront de chercher à " couper
la tête aux dopés " (Jean-françois
Tordo), à désigner les tricheurs, à
exclure les " brebis galeuses " au lieu de dénoncer
l'aboutissement de cette logique de performance, les campagnes
de lutte contre le dopage risque de rester inefficaces. Tant
que la répression sera le seul moyen envisagé,
les athlètes et leur entourage continueront à tenter
d'échapper à la lutte contre le dopage organisé
par une institution qui crée les conditions de sa pratique. |