Les remarques précédentes
présentent les sportifs qui se dopent comme des tricheurs,
des délinquants, des anormaux, voire des déviants.
Cette perception fait du dopage un fléau, une déviation,
voire un symbole de la dégénérescence du
sport. Le dopage serait ainsi une pratique qui pervertirait la
pratique sportive et qui la "dénaturerait".
Dans la continuité de ce raisonnement, une évidence
s'impose : il faut lutter contre le dopage. Le débat
qui découle de cette nécessité entraîne
à la suite la question des moyens de cette lutte. Lutter
contre le dopage... oui, mais comment ?.../...  |
Or, cette évidence, ce partage
unanime autour de la nécessité de la lutte contre
le dopage constitue un objet d'étude pour la sociologie.
En effet, une réalité sociale, quelle qu'elle soit,
qui donne lieu à une perception univoque de la part de
personnes et de groupes qui, par ailleurs se différencient
voire s'opposent aux plans politique, idéologique, religieux,
culturel, social, etc., une telle réalité mérite
d'être interrogée. Pourquoi
et sur quoi se fonde cette évidence qu'il faut lutter
contre le dopage ?.../...  |
Dis autrement, il s'agit de se demander
sur quoi s'établit la perception négative du dopage.
Car en effet, si la lutte contre le dopage se pose comme une
évidence, c'est que cette pratique est considérée
comme néfaste ou dangereuse. Avant d'aller plus loin dans
la discussion, il est nécessaire de dire que mon raisonnement
ne peut pas se comprendre comme une tentative de légitimer
le dopage, bien au contraire. Cependant, l'analyse du discours
généré par cette pratique repose sur un
certain nombre de contradictions, qui interdisent précisément
de poser et donc de résoudre ce problème. |
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Ceci étant dit, il convient
maintenant de poser les fondements de ce discours. Il faut lutter
contre le dopage, car celui-ci est considéré comme
un fléau. Soit. Cette perception est tellement partagée
que la justification de l'interdiction de se doper paraît
superflue. Cet aspect est très finement analysé
dans l'ouvrage Dopage et
performance sportive dans lequel les auteurs notent que la
plupart des textes (officiels ou non) affirmant la nécessité
de la lutte contre le dopage "sont en effet marqués
par l'absence de tout effort visant à convaincre le lecteur
ou l'auditeur de la nécessité de (le) combattre"../...  |
Cependant, dans ce même ouvrage,
une analyse est proposée qui porte sur l'évolution
historique des arguments utilisés pour justifier la lutte
contre le dopage, plutôt que pour convaincre un auditoire
déjà favorable à cette lutte. Les résultats
de l'étude ne sont pas surprenants. Nous sommes passés
des années 1960 aux années 1990 d'arguments reposant
sur la nécessité de protéger la santé
des coureurs à ceux qui se fondent sur le respect de l'éthique
sportive. En bref, ces arguments parcourent l'histoire du sport
de la mort du cycliste T.Simpson en 1967 à l'accusation
du sprinter canadien Ben Johnson en 1988.../...  |
Les définitions
actuelles reprennent d'ailleurs ces arguments pour arrêter
la liste des produits rendus illicites par les pouvoirs sportifs
et étatiques au double prétexte de leur dangerosité
pour l'individu et de l'infraction à l'éthique
qu'ils traduisent. Cependant, ce que montrent Catherine Louveau,
anne Marcellini et leurs collègues, c'est qu'il existe
une hiérarchie dans les arguments qui fait du non respect
de l'éthique sportive l'argument majeur sur lequel se
fonde la lutte. En clair, lutter contre le dopage, c'est lutter
pour le respect de la loi, telle qu'elle a été
écrite par l'institution sportive. |
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Le fait de considérer le
dopage comme un fléau est le résultat de
cette référence incessante à l'éthique.
Il est présenté comme la consommation de substances
utilisées pour fausser le résultat. En ce
sens, le dopage est assimilé à une tricherie.
Or, pour qu'il y ait tricherie, il faut qu'il y ait infraction
délibérée aux règlements en vigueur,
en vue de faire basculer le résultat en sa faveur. En
conséquence, "il faut le combattre afin de préserver
les valeurs éducatives du sport et lui conserver son sens."
(Jean-Louis Boujon, " Éthique et sport ", in
Les Cahiers du Panathlon, n°8, (" Sport, éthique,
jeunes, la ligne d'ombre du dopage "), Rapallo (Italie),
Panathlon International, 2000..../...  |
Au bout du compte, cette lutte se
justifie par la volonté de préserver ce que l'on
appelle "l'esprit du sport". Il s'agit d'affirmer un
idéal et de proposer ainsi un modèle de comportements.
Le sens du sport tout comme ses valeurs éducatives seraient
par essence contenues dans sa pratique. Cette perception suppose
que le sport serait une pratique pure, possédant des valeurs
intrinsèques, universelles et inaltérables. En
fait, il faudrait lutter contre le dopage pour protéger
le sport, bien plus que pour protéger les sportifs. Le
fondement de la lutte contre le dopage se situerait dès
lors du côté du maintien de l'ordre sportif et non
pas du côté de la protection des individus.../...  |
Les discours les plus légitimes
sur la question contiennent tous cette idée qu'il lest
nécessaire de conserver l'idéal de pureté,
le fantasme de l'authenticité dans la performance produite,
qui accompagnent les représentations sociales du sport.
Le terme de "lutte", en lui-même traduit cet
enjeu : il s'agit de combattre une réalité
sociale perçue négativement afin de pouvoir affirmer
la qualité du système qui produit cette réalité.
On combat le dopage comme on combat le chomage, pour éviter
de mettre en question les principes de la société
libérale dont ils résultent, principes soumis à
l'exigence de performance. |
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Le recours à l'éthique
comme argument lorsqu'il s'agit du dopage permet cependant de
repérer à la fois les spécificités
de l'imaginaire sportif et les contradictions des discours du
sport. La pratique sportive compétitive vise en effet
l'obtention du meilleur résultat mais cette obtention
est soumise à des conditions particulières de réglementation.
Le manquement à cette réglementation est considéré
comme un manquement à l'éthique. ... /... |
Mais la lutte contre le dopage ne
se justifie pas seulement par la volonté de combattre
les infractions au règlement. Elle suppose le respect
à des valeurs que cette lutte permet à la fois
de rappeler, d'entretenir et d'imposer. La compétition
sportive privilégie et organise un modèle d'affrontement
impliquant la quête du rendement corporel. En appeler à
l'éthique permet d'évaluer les performances produites
non seulement par rapport à leur niveau propre, mais par
rapport aux conditions dans lesquelles elles devraient
être produites..../...  |
La lutte contre le dopage engendre
de la sorte une norme comportementale. En fait, le résultat
sportif est associé à des valeurs : Celles
qui ont été exprimées historiquement par
le discours fondateur de l'esprit sportif, notamment par Pierre
de Coubertin. La lutte contre le dopage constitue un élément
du dispositif de sauvegarde, de maintien et de rappel de ces
valeurs. De la sorte, elle participe bien à la défense
d'un idéal, ainsi qu'en atteste le deuxième principe
de la charte olympique : |
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"L'Olympisme est une philosophie
de la vie, exaltant et combinant en un ensemble équilibré
les qualités du corps, de la volonté et de l'esprit.
Alliant le sport à la culture et à l'éducation,
l'Olympisme se veut créateur d'un style de vie fondé
sur la joie dans l'effort, la valeur éducative du bon
exemple et le respect des principes éthiques fondamentaux
universels." (texte approuvé par le CIO le 11/09/2000)... /... |
Préserver les valeurs de l'olympisme,
telles qu'elles sont exprimées par l'institution olympique
(le CIO), tel est le fondement de la lutte contre le dopage.
Cependant, ces affirmations ne disent rien de ce qui permet de
réaliser l'équilibre entre les "qualités
du corps, de la volonté et de l'esprit", pas plus
qu'elles ne précisent quels sont ces "principes éthiques
fondamentaux universels". Or les pétitions de principe
ne suffisent pas plus à établir une argumentation
pertinente qu'à définir une éthique (voir
sur ce point Dopage et éthique).... /... |
En outre, diaboliser les dopés, stigmatiser
leurs comportements ne permet pas de régler le problème,
ni même de le poser. Affirmer la nécessité
de la lutte contre le dopage revient à combattre des symptômes
sans s'intéresser à ce qui les cause : la
recherche de la performance organisée au sein de l'institution
sportive. L'essentiel du problème est là :
dans ce qui provoque le recours au dopage chez un individu. En
se repliant derrière l'affirmation de valeurs universelles,
le pouvoir sportif évite ainsi de s'interroger sur son
propre fonctionnement, et de soumettre son projet à la
discussion éthique. |