Accueil   Bibliographie sur le dopage  Sommaire dopage
Qu'indique le dopage sur notre société ?  
Comme le remarquent les auteurs de Dopage et performance sportive. Analyse d'une pratique prohibée, "Le système (sportif), le collectif, porte sa part d'explications à propos d'une pratique qu'on peut appréhender non plus au cas par cas mais comme un ensemble produit par des conditions sociales et institutionnelles." Ainsi, le fait de ne pas considérer le dopage comme le résultat d'une pratique individuelle qui conduit à désigner le sportif comme un délinquant, mais au contraire l'envisager dans sa dimension collective et institutionnelle, nous amène à proposer des interprétations sur ce qu'indique le dopage sur le sport, et, au-delà, sur notre société.../...  D'une part, la manière d'envisager le dopage comme le résultat d'une tricherie, d'un comportement délictueux, traduit le fait que l'institution sportive ne parvient pas à analyser le phénomène dans toutes ses dimensions. Il est plus facile de rechercher et de désigner des "coupables" que de s'interroger sur les conditions qui mènent au dopage, surtout si ces conditions résultent du fonctionnement, de l'organisation et des finalités même de l'institution. Par ailleurs, le fait d'envisager le dopage comme la cause d'une perversion du sport au lieu de le considérer comme un effet de la logique sportive interdit d'en comprendre les fondements.../...   Enfin, s'en tenir à des incantations exhortant à lutter contre le dopage, à des slogans (simplistes par nature), et à des incitations à organiser la chasse aux sorcières, revient à se cacher derrière les mots et les idées reçus. Cette attitude a pour conséquence d'exprimer des convictions plutôt que d'enclencher l'analyse, de se satisfaire de la dénonciation plutôt que de rechercher la compréhension, de se soulager en usant de la répression plutôt que d'appliquer le travail de la raison à l'observation et à la désignation des mécanismes qui conduisent à la pratique incriminée.
     
Il est d'ailleurs curieux que, lorsqu'il est question de dopage, certaines questions ne soient jamais posées. Comme le remarque pourtant Michel Foucault, "longtemps on s'est inquiété de ce qu'il fallait punir; longtemps aussi, de la manière dont il fallait punir. Et maintenant sont venues les étranges questions ? "Faut-il punir ?","Que veut dire punir ?", "Pourquoi cette liaison, apparemment si évidente, entre crime et châtiment ?"" (Michel Foucault, "Crimes et châtiments en URSS et ailleurs", 1976). Or, comme nous l'avons vu précédemment, ces questions ne se posent pas à propos du sport. On ne s'inquiète pas de savoir s'il faut punir le dopage, ni comment (la suspension ou la radiation se donnent comme des punitions évidentes)..../...  En revanche, les questions qui se posent se limitent aux manières d'éradiquer le dopage, c'est-à-dire d'éliminer les tricheurs : quels produits interdire, comment les détecter, etc., afin d'être sûr de pouvoir punir. Ainsi, le discours de lutte contre le dopage s'affirme comme modèle de processus disciplinaire, comme prototype des mécanismes de docilité. L'efficacité d'un tel discours est d'autant plus forte qu'il s'applique sur une infraction condamnée unanimement. Cette unanimité nous renseigne donc doublement sur la société qui se prononce sur le phénomène..../...   D'une part, cette société consacre une grande part de ses énergies à la condamnation morale, pénale et sportive des individus qu'elle prétend précisément protéger. Par ailleurs, elle se montre curieusement silencieuse sur les mécanismes qui produisent le phénomène qu'elle condamne. Or (et c'est une autre caractéristique de notre société que l'analyse des discours sur le dopage met en évidence), le dopage est le fruit de certaines valeurs, de certains idéaux et de certains comportements socialement acceptables, si ce n'est préconisés ou défendus. En bref, le dopage résulte de l'exigence de performance.
     
Cette exigence constitue un des rouages nécessaires d'un régime de productivité, celui sur lequel repose tendanciellement notre société. C'est ce qu'illustre Alain Ehrenberg dans Le Culte de la performance. Pour lui, le sens commun démocratique repose sur une vision du monde dans laquelle l'imaginaire de la performance est central. C'est ce qui permet d'expliquer la valorisation d'entreprises, de modes de vie, de parcours professionnels qui traduisent l'adhésion à ce qui a également été appelé l'évangile de la compétitivité. Piloter sa vie en champion, être un gagneur, un performeur prend son sens dans une société qui s'appuie sur l'idéal de la lutte de tous contre tous..../...   Dans cette vision du monde, le sport devient un modèle de rigueur, de planification, de rationalité et le comportement du sportif est érigé en modèle de comportement. Le spectacle sportif, tout entier organisé vers la recherche de la performance, apparaîtrait ainsi comme une métaphore de la vie sociale, comme une image de la lutte nécessaire pour la réussite, dans laquelle il s'agit de s'unir pour vaincre (Voir de Philippe Liotard, Les Uns contre les autres). Cependant, le spectacle sportif ne reflète pas la réalité sociale. Il révèle plutôt comment nous imaginons le réel, et comment nous lui donnons du sens..../...   Le spectacle sportif fournirait ainsi une image positive du succès, un succès apprécié en fonction du mérite supposé de celui ou de celle qui l'obtient. Pour que le succès soit valorisé (ou valorisant), il doit avoir comme contrepartie l'effort, le travail, les difficultés rencontrées, les obstacles franchis pour y parvenir. Un succès mérité est donc celui qui est apprécié en référence à l'idéal d'un sacrifice quotidien, renouvelé journellement et qui s'appuie sur le désir constant de devenir meilleur, sinon le meilleur. Le succès sportif se présente dès lors comme un modèle de discipline individuelle et collective grâce au travail, à la volonté, à l'effort répétés nécessaires à son obtention. Ce modèle fonctionne socialement car il condense l'idéologie du mérite laissant supposer que chacun peut réussir, du moment qu'il s'en donne les moyens.
     
Ainsi le débat sur le dopage indique sur quels imaginaires la société érige ses valeurs, défend les comportements jugés légitimes ou affirme ses croyances. Mais la question du dopage mobilise également les imaginaires collectifs. Elle est parcourue des angoisses et des espoirs de la société. Le sport fait ici figure de prototype des modifications corporelles. Pris dans l'exigence de la performance, le corps des athlètes est le lieu d'un investissement méticuleux visant à en modifier les potentialités, mais aussi à en accroître la résistance, à en prolonger la période de plein rendement ou à en réparer les pannes et autres cassures. Le corps de l'athlète de haut niveau fonctionne comme un laboratoire des technosciences.... /... La médecine l'investit non seulement pour le réparer, ce qui est sa mission traditionnelle, mais aussi pour le préparer, l'équilibrer, le programmer, et finalement le modifier pour le rendre le plus fiable possible et lui permettre de répondre aux exigences sociales. Le savoir médical peut encore en modifier les potentialités naturelles dans tous les domaines de la vie physique des sportifs : préparation, compétition, récupération, rééducation, etc. Ces potentialités d'intervention de la médecine donnent d'ailleurs lieu à une discussion infinie visant à définir les limites du dopage et de la préparation physique, appelée curieusement "suivi médical"..../...   Ainsi, le journal l'Equipe a-t-il consacré un dossier sur trois jours au "champion du futur" (3-4 et 5 janvier 2000). Le projet du journal visait à "comprendre comment les avancées de la science risquent de bouleverser le monde du sport". Le dossier interroge l'ensemble des perspectives permettant de "repousser les limites humaines de la performance". La thérapie cellulaire, le génie génétique ou la bionique sont ainsi interrogés à partir de ce projet de manipulation du corps déjà expérimenté ou en voie de l'être dans le domaine de nombreuses thérapies (maladies génétiques, incapacités fonctionnelles, lésions organiques, séquelles de blessures, etc.).
     
Or, que ressort-il de cette étude ? Des angoisses, et de l'inquiétude. Ce qui paraît dans le domaine de la médecine une source d'espoir pour de nombreux malades, est interprété ici comme un danger formidable qui se traduit par l'émergence de "scénarios infernaux". La perspective de pouvoir accélérer le pouvoir de cicatrisation des tissus après une blessure pourrait par exemple paraître encourageante, tant la blessure est liée à la pratique sportive. Les possibilités liées à la greffe de cellules de cartilages, à l'usage de molécules "produisant" du muscle, au recours à des microprocesseurs (des nanopuces) produisent pourtant plus d'angoisse que d'espoirs.... /... Avec les journalistes de l'Equipe, c'est la société qui s'interroge sur son avenir et sur les limites de ce que l'on peut espérer et souhaiter pour qu'adviennent les corps du IIIè millénaire. Les rapports à la mort, à la douleur, au risque sont réinterrogés par les promesses d'intervention sur le corps. Les fantasmes de la perfectibilité, de la réparation, de l'amélioration assistée de l'humain sont désormais à portée de bistouri. Le débat qui s'amorce sur ces questions de l'usage des technosciences dans la recherche de l'excellence dépasse largement le sport. Il pose notamment la question de l'apparition d'une nouvelle médecine : une médecine d'aide, une chirurgie préventive, une médecine du confort, une médecine qui répond finalement aux demandes de la société qui la sollicite au-delà de ses fonctions traditionnelles.... /... La crainte de ne plus maîtriser la nature humaine pousse ainsi Alberto Scavarelli à affirmer : "Si nous transigeons avec la consommation d'une quelconque substance pour obtenir un résultat, il n'est pas insensé de penser que l'on puisse, dans un futur proche, incorporer dans un être humain d'autres éléments chimiques, électroniques ou matériels en mesure de renforcer ou de modifier ses capacités athlétiques, respiratoires, de compétition." (Les Cahiers du Panathlon, n°8, " Sport, éthique, jeunes, la ligne d'ombre du dopage"). Or un tel propos occulte le fait que le corps est une réalité culturelle, produit de l'histoire, une réalité investie de significations (voir le cours Education corporelle). Le carton rouge administré aux dopés, comme le "carton jaune aux manipulations" traduisent la réception de la société aux mutations qu'elle a elle-même suscitées.

  Accueil

 

dopage, la suite