 Dans l'imaginaire du savoir, les sciences
constituées font figure d'alouette. Leurs résultats
paraissent s'élever toujours plus près d'un soleil
appelé vérité. Leur autorité
tient autant aux conséquences de leurs applications technologiques
qu'aux représentations les concernant. La Science est
un modèle de rigueur, de précision. Elle est aussi
un idéal : un royaume, défendu par ses prêtres
et ses officiants, ses juges et ses gardiens du temple qui en
appellent à la " scientificité " pour
chasser de ses murs les savoirs irrespectueux. Dans certaines
universités, l'idéal scientifique sert de miroir
aux alouettes du savoir. Il incarne une manière de faire
de la connaissance estampillée de pureté, de
sérieux et de méthode. Cet imaginaire est au coeur
d'une partition des savoirs et de leur hiérarchisation,
pour le grand public comme pour ceux qui font la science.
Ces derniers en effet affirment tout autant ce que doit être
la réalité qu'ils expriment, aménagent et
ordonnent que ce que doit être la science.
 La réflexion
qui suit vise à mettre en évidence l'impact de
cet imaginaire sur l'activité concrète des chercheurs
et sur le fonctionnement d'une des institutions qui les accueille
: l'Université. La question de l'évaluation des
productions scientifiques par les scientifiques eux-mêmes
constitue un des éléments de l'avancée des
sciences. Elle entraîne aussi des débats, des polémiques,
des différends autour et à partir de toute nouvelle
manière de faire ou de dire la réalité.
Ainsi, l'apparition de toute proposition novatrice engendre des
controverses dans la communauté des chercheurs sur la
question de ses critères de validité. Or, comme
le souligne Isabelle Stengers, " les critères
de scientificité ou d'objectivité qui devraient
permettre de trancher ces controverses ne leur préexistent
pas, mais sont au contraire un enjeu majeur des discussions
entre scientifiques. " Au centre de ces discussions
s'affrontent des positions institutionnelles : d'un côté
les tenants d'une science routinière, de l'autre, les
défricheurs du savoir dont les propositions novatrices
émergent de la distance qu'ils ont prise avec les modalités
de la science instituée, distance au plan des méthodes,
des objets, des points de vue adoptés Il en résulte
que les discussions sur la science se doublent d'enjeux de pouvoirs.
La question de la scientificité sert alors d'argument
pour maintenir à l'écart les hiboux de la recherche.
Les disputes qui se jouent autour des questions de la scientificité
ou de l'objectivité d'une recherche, de l'appréciation
de ses résultats ou de la reconnaissance des compétences
des chercheurs fournissent des indicateurs précieux pour
analyser ces enjeux, mêlés de pouvoir et de connaissance
. Cependant, le jeu des positions institutionnelles qui organise
le jugement porté sur les savoirs se double d'un ensemble
de fantasmes compris comme des constructions imaginaires,
des projections idéalisées liés aux
désirs mais aussi aux angoisses des communautés
savantes. Ce complexe polémique se retrouve de manière
caricaturale au sein des sciences et techniques des activités
physiques et sportives (STAPS) . Aussi, cet article ne portera-t-il
pas sur les STAPS mais livre une analyse, à
partir d'elles, pour comprendre les enjeux de la production
de connaissances qui s'y jouent et les imaginaires qui les traversent.
 La réflexion s'efforcera donc d'abord
de rendre lisibles certains mécanismes de la reproduction
scientifique qui échappent pour une part aux acteurs de
la recherche et à leur public (étudiants, enseignants,
formateurs, journalistes, etc.). Elle montrera ensuite que la
production de connaissances sur un objet social ne peut se contenter
de reproduire ni les formes et les démarches classiques
de la science dite normale, ni les modalités académiques
de l'écriture du savoir. Au contraire et sans renier
l'exigence de la réflexion, du travail analytique et de
la pensée armée la compréhension des
réalités sociales suppose l'élaboration
de bricolages épistémologiques, le recours à
des ruses de la raison et le choix de stratégies d'exposition
adaptés à leur objet d'étude, au questionnement
dont il résulte et qu'il génère et à
la multitude des nuances et des niveaux de complexité
de ces réalités.
La singularité des STAPS au plan institutionnel fournit
un matériau de choix pour l'analyse. Premièrement,
elles se fondent sur des thématiques de recherche à
peu près identifiées : les pratiques corporelles,
les exercices physiques, les activités sportives, les
domaines d'intervention ou de professionnalisation liés
à ces pratiques (entraînement, éducation,
loisir, rééducation, management). Deuxièmement,
elles se répartissent en deux grands groupes de disciplines
: les sciences de la vie (anatomie, physiologie, neurosciences,
biomécanique) et les sciences de l'homme et de la société
(psychologie, sociologie, histoire, anthropologie). Troisièmement,
elles résultent d'un souci historique de porter à
l'université la formation des professeurs d'éducation
physique et sportive.
Leur spécificité plurielle engendre une combinaison
d'opinions sur les objets d'étude qu'elles sont supposées
investir, les missions sociales auxquelles elles doivent répondre
et les moyens à mettre en oeuvre pour expliquer et comprendre
le réel. En outre, les débats qu'elles produisent
et alimentent questionnent la croyance en une hiérarchie
des sciences et par conséquent en une hiérarchie
des connaissances produites. Cette hiérarchie se résume
à une " drôle de guerre entre sciences dures
et sciences molles " nourrissant les imaginaires de
la recherche autant qu'elle fait sourire. D'un côté
l'alouette, le printemps, la dureté de la lumière
scientifique, de l'autre le hibou, la nuit, la lenteur des envols
et l'obscurité du réel. Cette partition entre deux
qualités du savoir reprend quasiment la distinction entre
sciences biologiques et sciences de l'homme et de la société.
Elle se retrouve cependant également au sein de ces dernières
où le degré de scientificité d'une approche
paraît moins lié à la qualité de l'envol
qu'à la forme qu'il revêt. Ainsi, les sciences dites
" cliniques " ou les méthodes appelées
" qualitatives " sont-elles confrontées à
l'exigence du modèle des sciences qui se veulent "
dures " . De plus, elles sont sommées de faire la
preuve non pas tant de leur scientificité que de leur
capacité à rendre compte de leurs résultats
dans des publications garantissant l'objectivité des connaissances
produites. De la sorte s'institue une logique de la domination
alimentée autant par les fantasmes liés à
la science que par les logiques institutionnelles.
Les étudiants, même ceux de troisième cycle,
n'ont pas conscience de ce jeu combiné des imaginaires
et des pouvoirs. Voici une nouvelle raison pour aborder des polémiques
qui, pour nombre d'entre elles, ne sont pas rendues publiques
ou qui, lorsqu'elles le sont, se formulent sur le plan d'une
rhétorique de la scientificité, délaissant
les implications concrètes en termes de domination et
de fantasmes. La logique des recrutements et des concurrences
dans le secteur des STAPS constitue de la sorte un indicateur
magistral du fonctionnement social de la science. Qu'au sein
de l'Université le modèle académique se
reproduise et véhicule les croyances sur les vertus d'une
certaine manière de faire la science n'est pas en soi
un problème. Que ce modèle s'impose comme le seul
qui puisse garantir la pertinence des connaissances produites
constitue en revanche une sérieux handicap à l'intelligence
des phénomènes sociaux.
 Les
disputes autour de l'adhésion ou du refus de ce modèle
impliquent un projet politique pour les sciences, et particulièrement
pour les sciences anthroposociales au sein des STAPS. Ses objectifs
visent l'ouverture de la recherche en termes d'objets et de démarches
et la reconnaissance de la pluralité des points de vue.
Il nécessite le refus de la connotation entre le dur et
le mou, la hiérarchie entre le hibou et l'alouette. Il
implique l'imposition d'une discussion armée sur les critères
de la scientificité des recherches et de la validité
de leurs résultats. Il suppose l'acceptation de la différence,
l'affirmation de la spécificité d'objets d'étude
originaux et la reconnaissance de méthodes d'analyse du
réel inhabituelles. Ce projet en lui-même constitue
un enjeu : ne pas considérer comme allant de soi les critères
coutumiers de la scientificité mais les discuter au sein
d'une confrontation réglée d'arguments, y compris
et surtout si cette confrontation génère des querelles
véhémentes.
Approches plurielles       
Car ces querelles sont parties prenantes de l'évolution
des sciences, comme le rappelle Jean-Michel Berthelot :
"L'histoire des sciences humaines est émaillée
de querelles et, bien au-delà, d'incompréhension
disciplinaires". Ce qui est remarquable, c'est qu'en
moins de vingt ans , les STAPS ont non seulement condensé
les mécanismes de pouvoir les plus traditionnels de l'Université
mais elles ont aussi accéléré l'histoire
de ces querelles au point de les condenser autour de deux crispations
majeures.
 Tout
d'abord, cette discipline a réussi le tour de force de
réaliser depuis 1981 ce que la sociologie a mis un siècle
à accomplir, se dotant de "tous les attributs
extérieurs de la science normale, postes académiques,
diplômes, clientèles étudiantes, équipes
de recherche, associations professionnelles, revues, collections
d'ouvrages". Sa vitesse de développement a engendré
une première crispation sur ces attributs et plus précisément
sur les critères censés rendre compte de cette
science normale.
Car les STAPS valorisent objectivement une certaine idée
de la science qui se traduit par une tendance à recruter
majoritairement des chercheurs travaillant dans les sciences
de la vie ou dans les psychologies expérimentales et cognitives.
Cette idée de la science contient le présupposé
selon lequel les critères de la scientificité seraient
posés une bonne fois pour toutes et pourraient servir
à apprécier indifféremment toutes les approches
prétendant produire de la connaissance sur l'humain. Or,
cette crispation scientiste interdit la discussion entre chercheurs,
déniant à ceux qui ne sont pas acceptés
comme "scientifiques" leur participation même
au débat. Oubliant "la faillite de l'illusion
positiviste dans l'épistémologie contemporaine"
, elle tend à évincer au nom de la scientificité
"les connaissances produites par les approches herméneutiques,
de type descriptif, narratif ou clinique faisant place à
la subjectivité" du chercheur. Ce premier fantasme,
celui de la scientificité, peut se comprendre par l'immersion
des STAPS dans l'histoire de l'éducation physique scolaire,
longtemps soumise à la domination symbolique des médecins,
de leur savoir et de leur prestige issu de l'Université.
 La seconde
crispation résulte également de cette histoire :
le sport et l'éducation physique scolaire sont érigés
en objet d'étude quasi exclusif. Alors même que
l'intitulé STAPS (sciences et techniques des activités
physiques et sportives) contient la possibilité d'étudier
toute activité physique ou toute technique du corps, au
sens maussien du terme, on assiste à un surinvestissement
à l'égard du sport. L'ouvrage Quelles sciences
pour le sport ? coordonné par Gilles Klein en
atteste. Dans sa présentation, Gilles Klein assimile
sans en discuter la pertinence les STAPS aux sciences
du sport. Le sous-titre de l'ouvrage "Éléments
d'analyse de la construction d'une discipline à l'université"
laissait pourtant entendre que serait discutée la construction
de l'objet fédérateur de cette discipline. Malgré
cela, pas d'étonnement scientifique sur l'objet de la
science : celui-ci va de soi, ce sera le sport. L'attitude
est curieuse et bien éloignée de l'ouverture induite
par la question contenue dans le titre. Alors que les sciences
anthropohistoriques ne cessent de s'interroger sur leurs objets,
les STAPS paraissent refuser le débat. Dans le même
ouvrage, Pierre Chifflet expose "les enjeux disciplinaires
d'une revue francophone en sciences du sport". La revue
STAPS est donc présentée par son directeur
de publication comme un lieu permettant de "développer
des connaissances pour le sport et l'éducation physique",
contribuant ainsi à "renforcer une identité
des sciences du sport". Le postulat est clair :
les STAPS, sont les sciences du sport. La posture est
idéologique : les idées communément
admises sont spontanément partagées par les chercheurs.
La vigilance épistémologique incite pourtant à
"construire" un objet de recherche à partir
d'un questionnement rigoureux articulant le fond des connaissances
socialement disponibles, les intérêts et les insuffisances
des théories existantes et les objets formels déjà
élaborés par les différents points de vue
existants.
 Cette
crispation sur l'objet sport se renforce avec l'appellation de
"Faculté des sports" ou "Faculté
des sciences du sport et de l'éducation physique".
En prétendant gagner en lisibilité sociale, ces
formules restreignent les possibilités de faire de l'Université
le lieu d'une curiosité féconde. Les prises de
risque sont jugulées par cette définition implicite
de l'objet, cette adhésion à une unité imaginaire
des STAPS autour du sport. Un tel présupposé rend
problématique (en termes de programmes de recherche mais
aussi en terme de reconnaissance institutionnelle) l'étude
d'objets non maîtrisés, mouvants, se rapportant
aux pratiques corporelles contemporaines, révélant
ainsi les frémissements du social.
Objet de recherche et invention du sens    
Rappeler que cette crispation sur l'objet sport est le
fruit de l'histoire a pour corollaire le fait qu'il s'agit d'une
construction. L'activité des chercheurs peut donc contribuer
à ce que soit discuté ce qui semble aller de soi.
Autour des études traditionnelles, rien n'interdit qu'émergent
de nouveaux objets, si ce n'est la croyance en une unité
des STAPS construite a priori.
 Le consensus
sur de nouveaux projets de recherche n'est d'ailleurs pas nécessaire
ni même souhaitable. En revanche, la revendication concernant
des espaces de liberté permettant d'élaborer des
lignes de fuite (au sens que Gilles Deleuze donne à cette
expression) plutôt que de rechercher à tout prix
des points de convergence, apparaît dans toute sa légitimité
dès lors que l'on cherche à comprendre les réalités
sociales des pratiques corporelles contemporaines.
 D'une
certaine manière, c'est à un éloge de la
surprise que doivent mener les formations à la recherche.
S'étonner de ce qui va de soi deviendrait alors un profitable
automatisme de la pensée. Car la nécessité
de l'étonnement s'impose de manière incontournable
pour élaborer des objets d'études dont la pertinence
tient au fait qu'ils surprennent, dérangent ou au contraire
annoncent un impensé social.
 Pourtant,
accepter l'étonnement ne va pas de soi. D'une part il
s'agit d'une attitude intellectuelle qui s'apprend rarement en
empruntant les sentiers balisés du savoir, battus par
l'habitude d'une science routinière. Par ailleurs, cette
acceptation de l'idée d'étonnement ne s'accompagne
pas nécessairement de celle de ses conséquences
concrètes. Elle implique le plus souvent une attitude
de renoncement au confort de la recherche instituée dont
les effets sont une marginalisation institutionnelle et symbolique
et la privation d'un certain nombre de bénéfices
matériels (subventions à la recherche, postes d'allocataires
ou de chargés de cours, etc. ).
 Ainsi
par exemple, il n'est pas de bon ton de s'interroger sur les
évidences sociales lorsque celles-ci concernent le sport.
Peu d'études à ce jour portent sur un événement
comme la Coupe du monde de football en France. Et pourtant, l'adhésion
de plusieurs millions de personnes au spectacle, le partage émotionnel
suscité autour de l'Équipe de France de football,
cette évidence même constitue un objet d'interrogation
de premier ordre. D'où vient la croyance collective en
une spontanéité de la fête résultant
de la victoire de la France, la certitude d'un effet "black-blanc-beur"?
Les allant de soi sont ici suffisamment nombreux pour intéresser
le sociologue. Cependant, l'attention portée aux imaginaires
collectifs risque de générer des connaissances
bien gênantes pour ceux qui considèrent que les
STAPS doivent produire des connaissances pour le sport
et non pas sur cet objet et à partir de
lui. En outre, s'attacher à une anthropologie de l'imaginaire,
est compris dans les STAPS, comme une activité aussi sérieuse
que peut l'être la poésie pour un adepte des neurosciences !
Tout semble se passer comme s'il n'y avait pas d'imaginaire dans
le sport, dans les activités de mise en forme, dans la
recherche du plaisir corporel, dans les pratiques sexuelles.
 Pourtant,
l'attention portée à l'invisible, au sensible,
aux symboliques, bref, à tous ces petits riens qui élaborent
le lien social, est aujourd'hui un élément incontournable
des sciences anthropohistoriques. La prise en compte des réalités
subjectives dont tout le monde perçoit (au moins intuitivement)
l'impact sur les comportements individuels ou collectifs suppose
précisément de s'attacher aux résidus des
savoirs légitimes. Car les réalités sociologiques,
loin de résulter d'un enchaînement de rationalités
clairement identifiables, sont le produit de ce que Max Weber
appelle des transitions flottantes entre différents
niveaux de significations .
 Ainsi,
le travail sur un objet de recherche sociologique se trouve immédiatement
confronté à la question de l'interprétation
d'un comportement. Une activité humaine qu'elle
soit individuelle ou collective est en effet toujours productrice
de significations. Le chercheur en sciences de l'homme et de
la société (ce que Georges Devereux appelle d'ailleurs
très justement les sciences du comportement) se
trouve alors confronté à un double problème.
D'abord, il lui faut accéder à ce qui rend ce comportement
(individuel ou collectif) compréhensible ou non à
un groupe d'individus. Ensuite, il lui faut lui-même produire
une intelligibilité du comportement observé. À
plus forte raison, lorsque cette activité met en jeu le
corps, elle ne peut être comprise mécaniquement
mais nécessite au contraire une vigilance portée
aux multiples sens que prend cette activité pour les acteurs.
 Les
STAPS possèdent à cet égard la particularité
de se rassembler autour d'un objet pluriel, ouvert et polémique.
En acceptant de comprendre cet objet comme l'ensemble des activités
corporelles, en se centrant sur la corporéité,
elles se trouvent face à un chantier aussi ambitieux que
fructueux. Et même si l'explication des processus physiologiques
liés à l'exercice physique, celle des mécanismes
du développement et de l'apprentissage moteur ont encore
de beaux jours à vivre, ils ne constituent qu'un aspect
très partiel de la réalité des pratiques
corporelles, l'aspect le plus matériel, le plus rationnel,
mais aussi le moins signifiant.
 Parce
que le corps est un lieu privilégié de tous les
investissements fantasmatiques (individuels et collectifs) la
question de la prise en compte de ces réalités
est incontournable. Déjà, les STAPS ont vu migrer
vers d'autres cieux institutionnels les premiers chercheurs ayant
impulsé une réflexion sur le corps dans les années
soixante-dix à l'instar de Georges Vigarello, Jean-Marie
Brohm, Pierre Parlebas qui ont été accueillis en
sciences de l'éducation ou en sociologie En continuant
à renoncer à l'ouverture de leurs thématiques
de recherche et de leurs objets d'étude, les STAPS adopteraient
une surprenante stratégie pour une discipline universitaire
en quête de reconnaissance. En s'interdisant le questionnement
de certaines réalités humaines, elles approfondiraient
l'écart entre les connaissances produites en leur sein
et celles que les disciplines anthropologiques produisent de
leur côté. C'est exactement la logique à
laquelle conduit la reconnaissance de certains profils de chercheurs
STAPS par les instances évaluatives de la sociologie ou
de l'ethnologie, alors même que le CNU STAPS rejette leur
dossier au nom de la scientificité des recherches réalisées.
 C'est
la raison pour laquelle la question de l'ouverture des objets
de recherche s'impose. Car la compréhension des réalités
sociales liées aux pratiques corporelles renseigne non
seulement sur ces activités elles-mêmes mais permettent,
au-delà, l'approfondissement des connaissances produites
sur l'homme et sur la civilisation. L'enjeu de connaissance des
sciences anthropologiques dans les STAPS vise moins la compréhension
du sport et des pratiques corporelles, qu'à partir de
ces objets l'appréhension des dynamiques sociales. Elles
s'inscrivent dans la volonté de "prendre l'homme
[...] à son propre niveau, dans les conduites où
il s'exprime, dans la conscience où il se reconnaît,
dans l'histoire personnelle [et collective] à travers
laquelle il s'est constitué" , dans ses institutions,
ses systèmes symboliques, ses pratiques, etc., ce qui
suppose une réflexion simultanée sur les deux ordres
de la réalité sociale . La réalité
objective des activités humaines est accessible par l'étude
des institutions, des comportements et des pratiques sociales
telles qu'ils s'observent mais aussi par l'étude des discours,
comme réalité concrète d'expression des
significations. Les réalités subjectives ont affaire
aux valeurs, aux idées, aux significations, aux imaginaires,
mais aussi aux émotions. La tâche de la recherche
consiste donc à rendre compte de la complexité
des croisements entre ces différentes instances du réel.
 La reconnaissance
de la multiplicité des niveaux de l'objet d'étude
suppose d'être attentif à la multiplicité
des tendances qui la constituent. Reconnaître cette multiplicité
interdit donc toute définition a priori de cet
objet. Un nouvel enjeu se dessine : accéder aux arts
de faire, aux ruses du quotidien que les acteurs sociaux
n'ont de cesse de mettre en oeuvre quotidiennement pour investir
les pratiques sociales et se réapproprier les justifications
institutionnelles. De nouveaux objets sont ainsi à inventer
et à accepter dans les STAPS puisque "dans la
phase actuelle de la grande transformation [sociale], tout
se joue de moins en moins sur le terrain des institutions et
de plus en plus sur celui de la socialité et des initiatives
microlocales." C'est ici que réside l'intérêt
d'un débroussaillage des réalités sociales
les plus ordinaires, y compris et surtout de celles qui s'écartent
des réalités sportives. Car la compréhension
du social suppose une approche qui pourrait être qualifiée
d'impressionniste. La multiplication des études sur des
objets apparemment anodins entraîne à terme une
lisibilité accrue des mutations sociales. Cet humble travail
indique la lucidité face au monde et participe à
la compréhension plurielle des symboliques liées
aux pratiques corporelles.
 L'acceptation
de cet éclatement apparent constitue un autre enjeu de
la recherche en STAPS permettant de discerner les incertitudes
et les contradictions du réel. Les "essais de
restitution de sens" (Balandier) ne sont que des savoirs
en friche, des savoirs flottants. L'étude du système
des significations qui organise l'activité des acteurs
nécessite une réflexion portée aux passages,
aux fluctuations de sens plutôt que la présentation
d'un reflet stable de la réalité sociale. Les transitions
flottantes (Max Weber) auxquelles se livrent les acteurs
composent avec deux système de sens. Les certitudes communes
de la pratique des activités physiques résultent
bien sûr des justifications institutionnelles, des modèles
sociaux intériorisés par les acteurs et des montages
émotionnels et affectifs qui en résultent. Elles
sont en outre le résultat des reconstructions par les
individus du sens qu'ils donnent à leur action. C'est
ainsi que s'élaborent les ruses par rapport aux explications
convenues, que se réalise la liberté par rapport
aux orientations ou aux justifications institutionnelles. La
ritualisation du quotidien, qui opère une mise en scène
et une mise en sens des pratiques les plus habituelles fournit
ainsi de nombreuses pistes d'étude utiles à la
compréhension des cultures corporelles .
Éloge de la subjectivité
Seulement, cette compréhension suppose l'élaboration
ou l'utilisation d'outils adaptés à ces objets.
L'accès à la signification des pratiques suppose
notamment la reconnaissance d'approches que l'on qualifie de
qualitatives et des modalités d'écriture et de
publication qui les spécifient. Car il est admis que "la
fréquence statistique d'un comportement ne contribue en
rien à le rendre plus "compréhensible"
significativement."
Subjectivité des acteurs      
Malgré les réductions opérées
par le fonctionnement de la science normale, il n'est
pas possible de se débarrasser de la subjectivité
des acteurs pour comprendre leurs comportements individuels ou
collectifs . L'enjeu pour l'observateur consiste alors
à reconstruire cette subjectivité. Car elle n'est
jamais transparente. Seul un travail d'interprétation
et de croisement des données peut permettre d'élucider
les "bonnes raisons" que tel acteur a de se comporter
ou de justifier ses comportements. L'observation d'une conduite
peut entraîner le sentiment selon lequel elle est "curieuse",
"irrationnelle", "inexplicable", "incompréhensible"
ou au contraire "totalement évidente". Mais
dans un second temps, après plus ample information ou
une observation plus armée, le comportement d'un sujet
peu sembler compréhensible "à condition
de tenir compte de certaines données" qui avaient
tout d'abord échappé à l'observateur.
 Ce qui
précède implique un nouvel enjeu qui consiste à
produire une vérité objective sur le subjectif.
Car "il y a une vérité objective du subjectif,
même s'il contredit la réalité objective
que l'on doit construire contre lui. [...] Il faut donc
accéder à une subjectivité plus haute, qui
fait place à cette subjectivité" des acteurs,
de même qu'il est possible d'élaborer "une
critique scientifique des idéaux et des jugements de valeur".
La compréhension des réalités subjectives
(significations, idéaux, valeurs) nécessite par
conséquent une attention portée à la pluralité.
C'est ce que théorise Pierre Bourdieu à propos
de ce qu'il appelle l'espace des points de vue. "Pour
comprendre ce qui se passe dans des lieux qui [...] rapprochent
des gens que tout sépare, [écrit-il] il
ne s'agit pas de rendre raison de chacun des points de vue saisi
à l'état séparé. Il faut aussi les
confronter comme ils le sont dans la réalité, non
pour les relativiser [...] mais pour faire apparaître,
par le simple effet de la juxtaposition, ce qui résulte
de l'affrontement des visions du monde différentes ou
antagonistes."
L'espace des points de vue ainsi constitué en objet d'étude
permet de faire apparaître la diversité des interprétations
disponibles à propos d'une même action, d'une même
situation, d'un même comportement. Cet espace des points
de vue est accessible par les paroles formulées par ceux
qui ont vécu, qui vivent, ou encore qui s'imaginent une
certaine réalité. Or, tous ne la vivent ni ne l'expriment
de la même manière. L'interprétation des
mêmes réalités donne lieu à des "discours
différents, parfois inconciliables". La réalité
du monde social est construite sur ces affrontements, ces interprétations
divergentes de l'environnement et des relations humaines. Elle
s'établit aussi sur des significations partagées
qui relèvent de l'idéologie comme élément
intégrateur et fédérateur du social .
et subjectivité de l'observateur.
La prise en compte de la subjectivité des acteurs
implique en retour la reconnaissance de la subjectivité
de l'observateur lui-même. Pourtant, là encore,
les STAPS font preuve d'une méfiance à l'égard
de tout ce qui relève du subjectif. Le soupçon
de subjectivité s'accompagne du déni de "scientificité".
 La question
posée implique plutôt de situer à quel niveau
de scientificité se situe un travail donné, compte
tenu de la maîtrise de la subjectivité dont fait
preuve son auteur, sous le contrôle de la communauté
scientifique à laquelle il appartient. Historiquement
en effet, les démarches qualitatives se sont affirmées
face au modèle scientifique issu du positivisme et s'appuyant
sur les méthodes expérimentales. Pas contre ce
modèle mais face à lui. Ces recherches qualitatives
sont désormais incontournables. Les chercheurs préoccupés
de la compréhension des significations sociales ou des
réalités subjectives ont affiné leurs
approches, rôdé leurs stratégies d'observation
des faits sociaux et des comportements de manière à
les adapter à la spécificité de leur objet
d'étude. De plus, en intégrant le débat
sur l'implication du chercheur, elles ont affirmé la dimension
constitutive de la subjectivité dans les connaissances
ainsi produites. Les critères de scientificité
dans les approches qualitatives s'élaborent en prenant
en compte cette subjectivité, y compris au plan des investissements
affectifs du chercheur.
 Contrairement
aux croyances dominantes dans la recherche en STAPS, l'accès
à un niveau de connaissance qui puisse être qualifié
de scientifique est "largement déterminé
par la plus ou moins grande implication du chercheur dans les
divers ensembles de phénomènes. Plus l'angoisse
provoquée par un phénomène est grande, moins
l'homme semble capable de l'observer correctement, de le penser
objectivement et d'élaborer des méthodes adéquates
pour le décrire, le comprendre, le contrôler et
le prévoir. [cette angoisse peut alors] créér
la fausse impression que l'objectivité est a priori impossible
dans la recherche dans domaine." (Devereux) Le recours
systématique à une méthodologie qui permet
d'épurer le réel, de le vider de toute réalité
angoissante, se comprend dès lors à la fois comme
un mécanisme de défense et comme une tentative
de n'observer de la réalité que ce qu'elle présente
de supportable. Or, comment produire de la connaissance sur la
violence, par exemple, sans être soi-même impliqué
physiquement, et donc affectivement, vis-à-vis de cet
objet, sans clarifier les angoisses parfois viscérales
que certains comportements entraînent chez le chercheur ?
Car cette difficulté à appréhender les phénomènes
angoissants est liée aux implications affectives dans
ces phénomènes. Les analystes des comportements
humains tentent de combattre cette angoisse en copiant des procédés
issus des sciences physiques : "Certains d'entre
eux, note Devereux, n'étudient même que des
phénomènes quantifiables et négligent en
attendant toutes les données si remarquables et
importantes qu'elles soient qui ne se laissent pas aisément
quantifier." Pour les sciences de l'homme et de la société,
la volonté de faire science peut ainsi mener à
la quantification de l'inquantifiable et à l'élimination
inconsciente de pans entiers du réel que le chercheur
ne peut pas affronter. Or, rien de ce qui est humain ne doit
échapper au chercheur, malgré l'angoisse que peut
lui renvoyer un objet d'étude. Travailler sur Bob
Flanagan, Supermasochiste, et analyser son rapport à
la maladie, à la douleur, à la mort, au sexe, à
tout ce qui est tabou et source d'angoisses, ne peut se faire
que dans un engagement émotionnel intense . Pourtant,
rien ne permet de dire que cet engagement est un obstacle à
la production de connaissances, bien au contraire. Il est nécessaire
fut-il idéologique comme le rappelle Pierre Ansart. En
revanche, les conditions d'accès à une attitude
scientifique résultent du processus de distanciation opéré
par le chercheur.
 En conséquence,
le fait de parvenir à ce que l'observateur ne mette pas
exclusivement en valeur sa manipulation de l'objet d'étude,
que la valeur d'un travail de recherche ne soit pas appréciée
exclusivement par la qualité de la méthode élaborée
constitue un véritable enjeu. Comme pour tout enjeu, le
débat s'impose. Il s'impose d'autant plus que la passation
de tests par exemple ne se réduit jamais au simple enregistrement
de résultats mais à celui du comportement suscité
tant par le protocole que par le chercheur qui le mène.
Un psychologue laid devrait savoir que les tests qu'il fait passer
à une jeune femme donneront moins de réponses sexuelles
que s'il était jeune et beau. En conséquence, l'observateur
a intérêt à prendre conscience de ce qu'il
suscite sur les sujets qu'il observe ou avec qui il réalise
un entretien, y compris en terme de projections imaginaires.
Car il génère des impressions, voire des émotions,
qui vont modifier le comportement comme le discours du sujet
qui, à leur tour, vont susciter des réactions émotionnelles,
des jugements de valeur chez le chercheur.
 Pour
toutes ces raisons, l'exploitation de la subjectivité
du chercheur et l'acceptation que sa présence influence
le cours des événements observés, sont au
centre de l'élaboration des critères scientifiques
des approches qualitatives. Dans les sciences du comportement,
par nature, l'observateur est impliqué en tant qu'individu
et en tant que membre d'une société. C'est donc
précisément sa subjectivité qui lui permet
de réagir à ce qu'il observe, lit ou entend. C'est
elle qui lui permet d'investir des objets de recherche habituellement
laissés pour compte. C'est autour d'elle que s'élaborent
les fondements de la scientificité qui détermineront
les degrés de pertinence des interprétations produites
sur les faits observés.
C'est encore la subjectivité du chercheur qui le conduit
à exprimer son intelligence du phénomène
grâce à la forme d'écriture qu'il adopte
pour en rendre compte. Car les manières d'écrire
rendent compte de la réalité et donc la construisent.
Plaidoyer pour l'écriture      
Participer au "programme d'une restauration de
la subjectivité en sciences sociales" suppose
également d'affirmer un programme de réhabilitation
de l'écriture en tant que véhicule majeur de la
connaissance. C'est grâce à elle que peut se réaliser
la combinaison des deux niveaux d'intelligibilité du monde :
expliquer et comprendre (Paul Ricoeur ). Une subjectivité
armée résulte de ce double mouvement :
d'une part maîtriser les implications du chercheur vis-à-vis
de son objet de recherche et par ailleurs contrôler la
mise en texte de sa lecture du monde.
 L'écriture
en effet est production de significations. La connaissance est
produite par le discours. La maîtrise de la langue s'avère
donc nécessaire à l'expression de la complexité
et des nuances de la réalité sociale. Dans un article
scientifique, différents niveaux de discours s'entrecroisent
également et les termes choisis indiquent les croyances,
les idéologies ou les jugements de valeur implicites de
l'auteur. Il ne s'agit pas d'un usage idéologique de la
science mais bien des effets du langage scientifique sur la perception
de la réalité.
 L'écriture,
par ailleurs, est un élément majeur de la culture,
non pas d'une culture d'élite mais de la culture comprise
comme élément fédérateur d'une communauté.
Et le modèle scientiste retenu par les STAPS interdit
le recours à d'autres formes de production de connaissances
pourtant validées par l'Université. Les études
littéraires, philosophiques, historiques ou encore certaines
approches anthropologiques ne peuvent faire l'économie
du recours à ce que Paul Ricoeur appelle la métaphore
vive, c'est-à-dire à un "processus
rhétorique par lequel le discours libère le pouvoir
que certaines fictions comportent de redécrire la réalité".
Car décrire la réalité ne se réduit
pas à la maîtriser, la simplifier, la quantifier
pour ensuite en fournir une explication vraisemblable comme les
démarches expérimentales le laissent supposer.
Surtout quand cette réalité touche à l'humain
dans ses comportements, ses manifestations, ses productions matérielles
ou discursives aussi bien individuels que collectives.
 La rhétorique
dont il est question n'est pas un simple procédé
de style mais un outil mis au service du discours savant pour
rendre compte avec rigueur d'une observation, d'une interprétation
du réel. L'interprétation qui en découle
entraîne l'invention de nouvelles significations.
Or, Yves Le Pogam a remarquablement illustré la perméabilité
des STAPS à des travaux issus des sciences anthroposociales
portant sur le sport. En comparant la manière dont ont
été perçus de manière polémique
les résultats produits par l'usage de trois schèmes
d'intelligibilité, cet auteur rappelle que, plutôt
que d'être perçues dans leur complémentarité,
ces approches ont tendance à être utilisées
pour légitimer un point de vue de connaissance. Indépendamment
des allégations de scientificité concernant chacun
de ces modèles, Yves Le Pogam repère en outre comment
l'écriture même de ces travaux traduit et renforce
la hiérarchie des attentes scientifiques à l'égard
d'un texte. "Concernant l'objet "sport",
écrit-il, il est facile de montrer comment l'écriture
participe de l'attente de science, dans la démonstration
(Bourdieu) ou dans l'usage de concepts (Brohm), s'opposant en
cela au style narratif de l'écriture émotionnelle,
voire lyrique (Sansot)".
 Son
analyse confirme l'impact des manières de dire
sur la construction des réalités sociales. En outre,
il indique les valeurs attribuées à la connaissance
en fonction du genre d'écrit utilisé. Il en résulte
que, sans doute plus qu'ailleurs, les sciences anthroposociales
valorisées dans les STAPS tendent à se référer
à une culture scientifique et leurs instances d'évaluation
paraissent redouter plus que tout la tentation littéraire.
La culture littéraire se perçoit comme une entaille
à la scientificité, une cassure dans la logique
de l'administration de la preuve, alors même que la rigueur
de l'écriture et du récit trouve en histoire, en
philosophie, en lettres, en anthropologie, en sociologie un espace
reconnu pour la production de connaissances. De même, alors
que dans les sciences humaines et sociales la participation des
chercheurs à la vie journalistique constitue un indice
pertinent de leur rayonnement intellectuel, dans les STAPS, qualifier
un papier de journalistique traduit un mépris condescendant
porté au contenu de l'article. Prises dans leur histoire
et dans un complexe d'infériorité à l'égard
des facultés de médecine qui les ont enfantées
pour la plupart d'entre elles les facultés des sports
et des pratiques corporelles étouffent toute vélléité
d'émergence d'une culture littéraire, considérée
comme allusive ou subjective et suspectée d'idéologie.
Là où la classification internationale des sciences
prévoit une rubrique intitulée "Arts et humanités",
les instances dominantes des STAPS ne conçoivent que scientificité.
 À
l'instar des Facultés de Lettres évoquées
par Pierre Bourdieu , les STAPS sont en outre écartelées
entre "le pôle "mondain" représenté
par les facultés de médecine et de droit et le
pôle "scientifique" représenté
par les facultés des sciences". En leur sein,
la confusion entre ces deux pôles entraîne une séduction
à l'égard des formes de pouvoir et de reconnaissance
scientifique des sciences de la vie, des sciences médicales
et des neurosciences. Celles-ci apparaissent dès lors
à la fois comme modèle de scientificité
et comme référence en matière de promotion
et de carrière universitaire. Pour résister à
la tentation de mimétisme sur ces deux points (la manière
de faire la science et les usages liés à la promotion
institutionnelle), les STAPS ne possèdent pas le capital
propre aux Facultés des Lettres et des Sciences Humaines
lié à l'articulation du champ scientifique et du
champ intellectuel. En conséquence le jeu de la reproduction
des chercheurs (qualifications sur les listes d'aptitude aux
fonctions de maîtres de conférences et de professeurs
des universités, élections au CNU, habilitation
des équipes de recherche, recrutement, etc.) se calque
sur les mécanismes propres à la conquête,
la conservation et la défense du pouvoir lié à
l'occupation des postes clés de la hiérarchie universitaire
en termes de recherche, d'administration et de décision.
Or l'imposition dans le champ des STAPS de paradigmes de recherche
hégémoniques entraîne "la disqualification
ou du moins la marginalisation de ceux qui ne partageraient
pas cet idéal de scientificité". Il en
résulte des logiques d'écriture bâtardes
qui tentent de combiner l'inconciliable : d'un côté
un travail de production de connaissance empreint de démarches
qualitatives, de sensibilité, de subjectivité,
mais bien sûr aussi de rigueur et d'intransigeance au plan
de l'investigation et de l'argumentation et d'un autre côté
sa mise en forme et sa publication selon les cadres d'une scientificité
d'une autre nature. Face aux exigences de l'évaluation
institutionnelle des recherches, les chercheurs STAPS les
plus jeunes d'entre eux notamment tendent à s'enfermer
dans des modèles d'écriture préétablis
et valorisés dans les sciences expérimentales.
Il s'agit d'écrire court, sur le modèle des articles
rendant compte d'une expérimentation, de quantifier si
possible de ci de là, et de court-circuiter tout le travail
de réflexion épistémologique pour le réduire
à des préoccupations méthodologiques. Il
en résulte un effet de science. Pourtant, comme
le rappelle Patrick Tacussel, "l'objectivité sociologique
se construit dans (et par) le trajet vers l'objet (social), autrement
dit dans le passage du fait de conscience au fait de connaissance".
Or, rien d'autre que l'écriture ne peut rendre compte
de ce trajet.
 En conséquence,
cet abâtardissement réalisé par les
chercheurs eux-mêmes dilue l'impact des recherches
en atténuant toutes les subtilités de la réalité
que, seules, les nuances de la langue peuvent évoquer,
sans toutefois jamais parvenir à en rendre compte totalement.
L'altération de l'écriture au profit de formes
textuelles épurées est un des effets des processus
d'évaluation-qualification-recrutement qui exigent un
certain type de publications considérées comme
"scientifiques", lorsqu'elles valorisent une forme
d'écrit, et par conséquent une forme de rhétorique,
c'est-à-dire une forme de pensée. Les fantasmes
collectifs projetés sur ce que doit être
un texte scientifique conduisent à des publications aseptisées
qui prétendent rendre compte d'une réalité
dont elles ne savent pas parler. L'imposition d'un paradigme
scientifique dominant se double ici de celle des formes de publication
considérées comme légitimes au sein de ce
paradigme, oubliant la spécificité de certaines
approches à visée compréhensive et des formes
d'écriture dont elles s'accompagnent.
 C'est
la raison pour laquelle, "la volonté de réussir
à trouver les critères d'une juste évaluation
pour les qualifications [des chercheurs], notamment en
ce qui concerne les dossiers des candidats en Sciences de l'Homme
et de la Société apparaissaient comme un programme
commun à toutes les différentes listes électorales
engagées dans les élections" au CNU, comme
le rapporte Nancy Midol dans une lettre publique datée
du 02/11/2000. "En effet, poursuit-elle, les STAPS
réparties en Sciences de la vie et en Sciences
de l'Homme et de la Société sont traitées
essentiellement sur la bases de critères fort bien adaptés
" aux premières mais non pertinentes pour les
secondes. " D'emblée une mobilisation s'était
organisée autour de ce problème, afin que les dossiers
des Sciences de l'Homme et de la Société soient
jugés selon l'esprit qui préside aux CNU des différentes
sciences sociales, plus intéressés par le contenu
et la trajectoire scientifique des publications que par la logique
comptable des catalogues d'indexation." Ainsi a été
entreprise une tentative pour répertorier les revues garantissant
la qualité des publications des chercheurs dans le domaine
des STAPS, dont les travaux recourent aux champs disciplinaires
de l'histoire, de la sociologie, de la psychologie, de l'anthropologie,
des sciences de l'éducation etc.
 Malgré
ces déclarations d'intention, le modèle de scientificité
retenu par le CNU STAPS dans ses modalités d'évaluation
concrètes exclut de fait nombre de revues qui pourtant
font référence dans les champs disciplinaires en
question et qui privilégient des formes d'écriture
adaptées à ces approches. Face à cette réalité
institutionnelle schizophrénique, le refus de faire science
(qui n'est pas le refus de faire de la science) s'avère
nécessaire, afin d'affirmer la spécificité
d'un travail de production de connaissance dont la pertinence
ne peut-être évaluée selon un quelconque
degré de scientificité.
 Alors
que la philosophie valorise des genres comme l'essai, que la
psychanalyse a accepté de rompre avec "la volonté
de faire science" et que l'histoire revendique la pertinence
du récit , les STAPS élaborent un repli frileux
sur des procédures scientistes d'écriture. Ceci
interdit le projet d'émancipation des sciences sociales
formulé par Jean-Michel Berthelot reposant sur "la
confrontation concrète des approches et des programmes
et le travail réflexif incessant sur les normes de
significativité des discours produits".
 Cette
confrontation suppose une maturité que n'ont pas les STAPS,
jeunes et pressées de se parer des oripeaux de la scientificité.
Et le travail réflexif incessant ne peut avoir lieu, compte
tenu de l'exigence en termes de recrutement des jeunes chercheurs
pour qui la liberté de l'écriture, la liberté
de la publication, liberté du choix des objets d'étude,
a un prix douloureux et redoutable : l'exclusion du jeu institutionnel,
la marginalisation et le chômage. Pourtant, du point de
vue théorique, l'acceptation du fait que l'Université,
celle des STAPS, ne tolère pas d'autres formes de production
de connaissance n'est pas inéluctable. On peut comprendre
qu'elle refuse son entrée à ceux qui enfreignent
les croyances des gardiens du temple vouant "au bûcher
toute oeuvre perçue comme un attentat sacrilège
contre leurs croyances propres" . Néanmoins,
l'affirmation d'une forme d'écriture adaptée à
un type d'approche est nécessaire, quand bien même
elle entretient le risque de mise à l'écart institutionnel.
Refus de l'affirmation scientifique    
Sinon, la subordination de la recherche aux exigences
de recrutement et de promotion de carrière se traduit
par le souci de respecter les modalités bureaucratiques
de l'évaluation scientifique, par laquelle le chercheur
est moins jugé sur sa capacité à produire
de la connaissance, que sur ses compétences à se
plier aux exigences administratives. Or, "la bureaucratisation
d'une science et la transformation des organisations professionnelles
en "gardiens de l'orthodoxie" et en "défenseurs
de la foi" représentent également un symptôme
alarmant de déchéance scientifique." Refuser
de se soumettre au diktat scientiste peut être salutaire
du point de vue des connaissances ainsi produites. D'autant plus
que les innovations sémantiques qui produisent des
réalités non encore formulées résultent
d'un travail d'écriture au sens littéral
du terme. Ce travail participe avec évidence à
la production de connaissance et a sa place à l'Université.
Le récit est un genre littéraire reconnu, accepté
qu'historiens et sociologues manipulent sans que cela ne leur
soit reproché. L'essai en est un autre qui manipule les
idées et exprime une pensée. Les approches poétiques
et les fictions elles-mêmes rendent compte du réel
en même temps qu'elles le construisent. Que ce soit par
l'usage du récit ou de la métaphore, "du
nouveau du non encore dit, de l'inédit surgit
dans le langage." Les réflexions philosophiques
que Paul Ricoeur livrent sur les relations entre écriture
et vérité sont centrales sur ce point. Elles rappellent
comment la psychanalyse, l'histoire, la philosophie sont questionnées
sur la validité des connaissances produites à partir
de leurs manières d'écrire (de décrire donc
via le langage) le réel. Le texte, une fois écrit
et publié, échappe à son auteur et sécrète,
au fur et à mesure des interprétations dont il
est l'objet, ses propres intentions. L'intertextualité
instaure alors la spirale du savoir, de la pensée et de
la raison. C'est ce à quoi invite Paul Ricoeur lorsqu'il
en appelle à l'articulation de la démarche rationnelle
et de l'usage poétique pour produire du sens sur le réel :
"Le problème épistémologique posé,
soit par la métaphore, soit par le récit, consiste
à relier l'explication mise en oeuvre par les sciences
[...] à la compréhension préalable
qui relève d'une familiarité acquise avec la pratique
langagière, tant poétique que narrative. Dans les
deux cas, il s'agit de rendre compte à la fois de l'autonomie
de ces disciplines rationelles et de leur filiation directe ou
indirecte, proche ou lointaine, à partir de l'intelligence
poétique."
Or, précisément,
le jeu de la publication des connaissances consiste à
livrer au public (des "spécialistes" scientifiques,
puis au-delà à l'ensemble du corps social) les
résultats de travaux, réflexions et recherches
armés scientifiquement ou philosophiquement. Ce résultat
passe par des textes qui ne peuvent se réduire à
aucune forme prédéterminée et certainement
pas à la forme des standards internationaux de la publication
scientifique. La communication en effet, crée ce que nous
appelons réalité et "de toutes les illusions,
la plus périlleuse consiste à penser qu'il n'existe
qu'une seule réalité" ou qu'une manière
d'en rendre compte. C'est dans la confrontation à autrui
que se joue la véritable évaluation des connaissances,
pour ce qu'elles apportent à la communauté des
intellectuels en particulier et des humains en général,
dans le partage et la résonance des textes entre eux.
Une telle résonance ne se chiffre ni se s'apprécie
au nombre d'articles publiés. Michel de Certeau par exemple
note l'impact de l'ouvrage de Michel Foucault Les Mots et
les choses, à partir de la nécessité
de sa lecture dont dépendrait "un statut social
et intellectuel". Il y aurait dans la communauté
intellectuelle, ceux qui ont lu Foucault et les autres. Or, que
dit De Certeau ? Rien d'autre que la réception favorable
de cet ouvrage autant que les résistances (notamment chez
les historiens "classiques") sont liées à
l'écriture même de Foucault, au "noir soleil
du langage" qui se lève sous son écriture,
un soleil qui n'attire pas les alouettes mais qui stimule l'envol
du hibou. Le problème de la réception du travail
de Foucault tient à son écriture donc, justement
parce que cette écriture rompt avec l'habituel ennui des
productions historiques ou philosophiques : "bien
loin d'être "ennuyeux", Foucault est brillant
(un peu trop). Il étincelle de formules incisives. Il
amuse. Il stimule. Il éblouit : son érudition confond
; sa dextérité entraîne l'adhésion
et son art séduit."
Que dire de l'impact d'un tel travail, sinon que l'écriture
est au centre de l'oeuvre intellectuelle, en faisant une oeuvre
ouverte au sens que donne Umberto Eco à cette formule ?
Que dire de cette résistance au langage dans les STAPS
et aux résistances à la pensée qui en découle ?
Que dire de cette absence de philosophie, pourtant discipline
universitaire, dans la reconnaissance des travaux de recherche ?
Car si la science apporte des éléments de connaissance,
c'est toujours en réponse à un problème.
Et l'apprentissage de la formulation de problèmes ne peut
venir que de la formation philosophique si l'on admet que "la
philosophie se donne pour fonction de radicaliser les questions,
de les rendre toujours plus profondes et plus percutantes".
L'écriture est encore convoquée pour la formulation
des questions, pour l'enchaînement d'un raisonnement que
précisément les standards internationaux de la
production scientifique prétendent gommer au nom de la
clarté et de la précision des réponses apportées
à des questions non posées. Pressés de s'orner
des plumes de l'oiseau de Junon, angoissés à l'idée
de ressembler à l'oiseau de Minerve, les évaluateurs
de la recherche en STAPS en sont réduits au malentendu
et à "cette fausse magie de nos souhaits"
dont parle Vladimir Jankélévitch, selon laquelle
"on croit ce que l'on désire et l'on entend ce
qu'on croit."
 Ainsi
donc, les STAPS s'attacheraient-elles à ne recruter comme
universitaires que des "scientifiques" . Dès
lors, cela en est fini de la pluralité et de l'ouverture
à des approches qui ont sciemment rompu avec la prétention
de faire science. Ainsi en va-t-il des études littéraires,
de la philosophie, de l'histoire et de la psychanalyse. Aucune
de ces disciplines instituées ne prétend désormais
être comprise comme science. Chacune d'elle a théorisé
ses implications quant à l'écriture et à
sa puissance de vraisemblance. Et même, pour Isabelle Stengers,
"le divorce [historique] entre la psychanalyse
et les exigences d'une "technique scientifique" est
considéré comme un progrès" au
plan des connaissances produites. Il est reconnu par ailleurs
qu'écrivains et psychologues ne sont pas en mesure
de prétendre dire la vérité au sens strict
du terme, mais leurs analyses peuvent faire apparaître
la réalité psychique sous un éclairage sans
cesse renouvelé.
 Bref,
"la science n'est pas que scientifique" , contrairement
à ce que prétendent ceux à qui elle sert
de critère de classification ornithologique, ceux que
le hibou effraie et qui oublient un peu vite que l'hirondelle
ne fait pas le printemps et que, faute de froment, elle fait
son nid dans le seigle.
Le débat se situe donc au niveau de la rhétorique,
c'est à-dire au niveau des techniques de persuasion employées
pour convaincre autrui. Or, le discours scientifique n'est qu'une
rhétorique parmi d'autres qui mobilise prioritairement
les arguments liés aux chiffres et à la méthode.
Les rhétoriques dont il vient d'être question sont
toutes préoccupées de la validité de leurs
arguments. Et c'est sur cette validité que se produit
précisément l'évaluation des connaissances
produites. Les arguments sont appréciés, jugés
en fonction de leur degré de validité ainsi qu'en
fonction du pouvoir de description du réel qu'ils contiennent.
Les STAPS, dans leur rejet de l'écriture, crispées
sur des revues "scientifiques indexées" se prononcent
en amont des arguments. Selon le lieu de publication des recherches
et études exposées, certains textes ne sont pas
pris en compte, indépendamment de leur force de persuasion
et de l'intérêt qu'ils présentent en matière
de compréhension de la réalité humaine.
Elles ne sont encore pas à se poser la question de l'acceptation
d'une "science qui dérange" pour faire
avancer la pensée et la connaissance du réel, puisque
les arguments d'une telle science ne pourraient être examinés
que dans des lieux et selon des formes que justement elle rejette.
Refuser le débat mené précédemment
pourrait conduire très certainement à l'éclatement
des STAPS que Jean-Paul Clément prévoyait sous
l'effet du "renforcement des points de vue disciplinaires
concurrents, sinon théoriquement du moins institutionnellement"
. Une autre conséquence pourrait être de faire des
STAPS des facultés des sciences du sport "à
l'américaine", des sciences de la vie, des sciences
de l'homme essentiellement expérimentales au service de
l'exigence sociale de performance. Dans les deux cas, cela ne
serait que le résultat de l'histoire des sciences des
activités physiques telle qu'elle a été
menée par ses chercheurs. Que les STAPS disparaissent
ou se radicalisent peut même à terme se comprendre
comme une chance pour la connaissance, à partir du moment
où le travail de la raison n'y aurait pas droit de cité.
Des recherches fécondes se feront sous d'autres cieux.
 Accepter
ce débat, malgré les phases d'incertitude auxquelles
cette acceptation conduirait, serait reconnaître que l'Université
n'est pas uniquement une machine à produire de la science
mais qu'y ont leur place des approches sensibles, des démarches
ouvertes, que le risque y est permis, que la pensée peut
s'y exprimer selon d'autres normes et d'autres modèles.
Les lettres, la philosophie produisent une connaissance avérée.
Non scientifique. Mais valide.
Sans doute l'espoir de voir les STAPS accepter de telles orientations
est-il utopique compte tenu des orientations actuelles et de
l'histoire de cette jeune discipline universitaire. Quoiqu'il
en soit, les désirs demeurent de participer à la
compréhension du social et au débat polémique
refusé sur la place publique. Le repli frileux de l'alouette
en l'absence de printemps n'empêchera pas le hibou de prendre
son vol et de se risquer hors des greniers poussiéreux.
Philippe
Liotard, décembre 2000
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