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 Le hibou et l'alouette
Approches plurielles et enjeux de recherche

Cet article paraîtra dans un ouvrage collectif, dirigé par Cécile Collinet pour les presses universitaires de France en 2001.

 
dessin de Gomes,
La Belette, Casterman, 1983

" Le hibou n'entre pas dans le nid de l'alouette "
Quasimodo à Esméralda
Victor Hugo, Notre-Dame de Paris

" Porter le maillot frappé du sceau de ce qui dérange est un honneur "
NTM
" Fumer du splif "

" Il y a une vérité individuelle "objective" qu'il faut clamer face au conformisme, à l'indifférence scientifique et à l'ennui de la soumission au goût des professeurs "
Michel Polac, Journal

Dans l'imaginaire du savoir, les sciences constituées font figure d'alouette. Leurs résultats paraissent s'élever toujours plus près d'un soleil appelé vérité. Leur autorité tient autant aux conséquences de leurs applications technologiques qu'aux représentations les concernant. La Science est un modèle de rigueur, de précision. Elle est aussi un idéal : un royaume, défendu par ses prêtres et ses officiants, ses juges et ses gardiens du temple qui en appellent à la " scientificité " pour chasser de ses murs les savoirs irrespectueux. Dans certaines universités, l'idéal scientifique sert de miroir aux alouettes du savoir. Il incarne une manière de faire de la connaissance estampillée de pureté, de sérieux et de méthode. Cet imaginaire est au coeur d'une partition des savoirs et de leur hiérarchisation, pour le grand public comme pour ceux qui font la science. Ces derniers en effet affirment tout autant ce que doit être la réalité qu'ils expriment, aménagent et ordonnent que ce que doit être la science.
La réflexion qui suit vise à mettre en évidence l'impact de cet imaginaire sur l'activité concrète des chercheurs et sur le fonctionnement d'une des institutions qui les accueille : l'Université. La question de l'évaluation des productions scientifiques par les scientifiques eux-mêmes constitue un des éléments de l'avancée des sciences. Elle entraîne aussi des débats, des polémiques, des différends autour et à partir de toute nouvelle manière de faire ou de dire la réalité. Ainsi, l'apparition de toute proposition novatrice engendre des controverses dans la communauté des chercheurs sur la question de ses critères de validité. Or, comme le souligne Isabelle Stengers, " les critères de scientificité ou d'objectivité qui devraient permettre de trancher ces controverses ne leur préexistent pas, mais sont au contraire un enjeu majeur des discussions entre scientifiques. " Au centre de ces discussions s'affrontent des positions institutionnelles : d'un côté les tenants d'une science routinière, de l'autre, les défricheurs du savoir dont les propositions novatrices émergent de la distance qu'ils ont prise avec les modalités de la science instituée, distance au plan des méthodes, des objets, des points de vue adoptés Il en résulte que les discussions sur la science se doublent d'enjeux de pouvoirs. La question de la scientificité sert alors d'argument pour maintenir à l'écart les hiboux de la recherche.
Les disputes qui se jouent autour des questions de la scientificité ou de l'objectivité d'une recherche, de l'appréciation de ses résultats ou de la reconnaissance des compétences des chercheurs fournissent des indicateurs précieux pour analyser ces enjeux, mêlés de pouvoir et de connaissance . Cependant, le jeu des positions institutionnelles qui organise le jugement porté sur les savoirs se double d'un ensemble de fantasmes ­ compris comme des constructions imaginaires, des projections idéalisées ­ liés aux désirs mais aussi aux angoisses des communautés savantes. Ce complexe polémique se retrouve de manière caricaturale au sein des sciences et techniques des activités physiques et sportives (STAPS) . Aussi, cet article ne portera-t-il pas sur les STAPS mais livre une analyse, à partir d'elles, pour comprendre les enjeux de la production de connaissances qui s'y jouent et les imaginaires qui les traversent.

La réflexion s'efforcera donc d'abord de rendre lisibles certains mécanismes de la reproduction scientifique qui échappent pour une part aux acteurs de la recherche et à leur public (étudiants, enseignants, formateurs, journalistes, etc.). Elle montrera ensuite que la production de connaissances sur un objet social ne peut se contenter de reproduire ni les formes et les démarches classiques de la science dite normale, ni les modalités académiques de l'écriture du savoir. Au contraire ­ et sans renier l'exigence de la réflexion, du travail analytique et de la pensée armée ­ la compréhension des réalités sociales suppose l'élaboration de bricolages épistémologiques, le recours à des ruses de la raison et le choix de stratégies d'exposition adaptés à leur objet d'étude, au questionnement dont il résulte et qu'il génère et à la multitude des nuances et des niveaux de complexité de ces réalités.
La singularité des STAPS au plan institutionnel fournit un matériau de choix pour l'analyse. Premièrement, elles se fondent sur des thématiques de recherche à peu près identifiées : les pratiques corporelles, les exercices physiques, les activités sportives, les domaines d'intervention ou de professionnalisation liés à ces pratiques (entraînement, éducation, loisir, rééducation, management). Deuxièmement, elles se répartissent en deux grands groupes de disciplines : les sciences de la vie (anatomie, physiologie, neurosciences, biomécanique) et les sciences de l'homme et de la société (psychologie, sociologie, histoire, anthropologie). Troisièmement, elles résultent d'un souci historique de porter à l'université la formation des professeurs d'éducation physique et sportive.
Leur spécificité plurielle engendre une combinaison d'opinions sur les objets d'étude qu'elles sont supposées investir, les missions sociales auxquelles elles doivent répondre et les moyens à mettre en oeuvre pour expliquer et comprendre le réel. En outre, les débats qu'elles produisent et alimentent questionnent la croyance en une hiérarchie des sciences et par conséquent en une hiérarchie des connaissances produites. Cette hiérarchie se résume à une " drôle de guerre entre sciences dures et sciences molles " nourrissant les imaginaires de la recherche autant qu'elle fait sourire. D'un côté l'alouette, le printemps, la dureté de la lumière scientifique, de l'autre le hibou, la nuit, la lenteur des envols et l'obscurité du réel. Cette partition entre deux qualités du savoir reprend quasiment la distinction entre sciences biologiques et sciences de l'homme et de la société. Elle se retrouve cependant également au sein de ces dernières où le degré de scientificité d'une approche paraît moins lié à la qualité de l'envol qu'à la forme qu'il revêt. Ainsi, les sciences dites " cliniques " ou les méthodes appelées " qualitatives " sont-elles confrontées à l'exigence du modèle des sciences qui se veulent " dures " . De plus, elles sont sommées de faire la preuve non pas tant de leur scientificité que de leur capacité à rendre compte de leurs résultats dans des publications garantissant l'objectivité des connaissances produites. De la sorte s'institue une logique de la domination alimentée autant par les fantasmes liés à la science que par les logiques institutionnelles.
Les étudiants, même ceux de troisième cycle, n'ont pas conscience de ce jeu combiné des imaginaires et des pouvoirs. Voici une nouvelle raison pour aborder des polémiques qui, pour nombre d'entre elles, ne sont pas rendues publiques ou qui, lorsqu'elles le sont, se formulent sur le plan d'une rhétorique de la scientificité, délaissant les implications concrètes en termes de domination et de fantasmes. La logique des recrutements et des concurrences dans le secteur des STAPS constitue de la sorte un indicateur magistral du fonctionnement social de la science. Qu'au sein de l'Université le modèle académique se reproduise et véhicule les croyances sur les vertus d'une certaine manière de faire la science n'est pas en soi un problème. Que ce modèle s'impose comme le seul qui puisse garantir la pertinence des connaissances produites constitue en revanche une sérieux handicap à l'intelligence des phénomènes sociaux.
Les disputes autour de l'adhésion ou du refus de ce modèle impliquent un projet politique pour les sciences, et particulièrement pour les sciences anthroposociales au sein des STAPS. Ses objectifs visent l'ouverture de la recherche en termes d'objets et de démarches et la reconnaissance de la pluralité des points de vue. Il nécessite le refus de la connotation entre le dur et le mou, la hiérarchie entre le hibou et l'alouette. Il implique l'imposition d'une discussion armée sur les critères de la scientificité des recherches et de la validité de leurs résultats. Il suppose l'acceptation de la différence, l'affirmation de la spécificité d'objets d'étude originaux et la reconnaissance de méthodes d'analyse du réel inhabituelles. Ce projet en lui-même constitue un enjeu : ne pas considérer comme allant de soi les critères coutumiers de la scientificité mais les discuter au sein d'une confrontation réglée d'arguments, y compris et surtout si cette confrontation génère des querelles véhémentes.
Approches plurielles
Car ces querelles sont parties prenantes de l'évolution des sciences, comme le rappelle Jean-Michel Berthelot : "L'histoire des sciences humaines est émaillée de querelles et, bien au-delà, d'incompréhension disciplinaires". Ce qui est remarquable, c'est qu'en moins de vingt ans , les STAPS ont non seulement condensé les mécanismes de pouvoir les plus traditionnels de l'Université mais elles ont aussi accéléré l'histoire de ces querelles au point de les condenser autour de deux crispations majeures.
Tout d'abord, cette discipline a réussi le tour de force de réaliser depuis 1981 ce que la sociologie a mis un siècle à accomplir, se dotant de "tous les attributs extérieurs de la science normale, postes académiques, diplômes, clientèles étudiantes, équipes de recherche, associations professionnelles, revues, collections d'ouvrages". Sa vitesse de développement a engendré une première crispation sur ces attributs et plus précisément sur les critères censés rendre compte de cette science normale.
Car les STAPS valorisent objectivement une certaine idée de la science qui se traduit par une tendance à recruter majoritairement des chercheurs travaillant dans les sciences de la vie ou dans les psychologies expérimentales et cognitives. Cette idée de la science contient le présupposé selon lequel les critères de la scientificité seraient posés une bonne fois pour toutes et pourraient servir à apprécier indifféremment toutes les approches prétendant produire de la connaissance sur l'humain. Or, cette crispation scientiste interdit la discussion entre chercheurs, déniant à ceux qui ne sont pas acceptés comme "scientifiques" leur participation même au débat. Oubliant "la faillite de l'illusion positiviste dans l'épistémologie contemporaine" , elle tend à évincer au nom de la scientificité "les connaissances produites par les approches herméneutiques, de type descriptif, narratif ou clinique faisant place à la subjectivité" du chercheur. Ce premier fantasme, celui de la scientificité, peut se comprendre par l'immersion des STAPS dans l'histoire de l'éducation physique scolaire, longtemps soumise à la domination symbolique des médecins, de leur savoir et de leur prestige issu de l'Université.
La seconde crispation résulte également de cette histoire : le sport et l'éducation physique scolaire sont érigés en objet d'étude quasi exclusif. Alors même que l'intitulé STAPS (sciences et techniques des activités physiques et sportives) contient la possibilité d'étudier toute activité physique ou toute technique du corps, au sens maussien du terme, on assiste à un surinvestissement à l'égard du sport. L'ouvrage Quelles sciences pour le sport ? coordonné par Gilles Klein en atteste. Dans sa présentation, Gilles Klein assimile ­ sans en discuter la pertinence ­ les STAPS aux sciences du sport. Le sous-titre de l'ouvrage "Éléments d'analyse de la construction d'une discipline à l'université" laissait pourtant entendre que serait discutée la construction de l'objet fédérateur de cette discipline. Malgré cela, pas d'étonnement scientifique sur l'objet de la science : celui-ci va de soi, ce sera le sport. L'attitude est curieuse et bien éloignée de l'ouverture induite par la question contenue dans le titre. Alors que les sciences anthropohistoriques ne cessent de s'interroger sur leurs objets, les STAPS paraissent refuser le débat. Dans le même ouvrage, Pierre Chifflet expose "les enjeux disciplinaires d'une revue francophone en sciences du sport". La revue STAPS est donc présentée par son directeur de publication comme un lieu permettant de "développer des connaissances pour le sport et l'éducation physique", contribuant ainsi à "renforcer une identité des sciences du sport". Le postulat est clair : les STAPS, sont les sciences du sport. La posture est idéologique : les idées communément admises sont spontanément partagées par les chercheurs. La vigilance épistémologique incite pourtant à "construire" un objet de recherche à partir d'un questionnement rigoureux articulant le fond des connaissances socialement disponibles, les intérêts et les insuffisances des théories existantes et les objets formels déjà élaborés par les différents points de vue existants.
Cette crispation sur l'objet sport se renforce avec l'appellation de "Faculté des sports" ou "Faculté des sciences du sport et de l'éducation physique". En prétendant gagner en lisibilité sociale, ces formules restreignent les possibilités de faire de l'Université le lieu d'une curiosité féconde. Les prises de risque sont jugulées par cette définition implicite de l'objet, cette adhésion à une unité imaginaire des STAPS autour du sport. Un tel présupposé rend problématique (en termes de programmes de recherche mais aussi en terme de reconnaissance institutionnelle) l'étude d'objets non maîtrisés, mouvants, se rapportant aux pratiques corporelles contemporaines, révélant ainsi les frémissements du social.
Objet de recherche et invention du sens
Rappeler que cette crispation sur l'objet sport est le fruit de l'histoire a pour corollaire le fait qu'il s'agit d'une construction. L'activité des chercheurs peut donc contribuer à ce que soit discuté ce qui semble aller de soi. Autour des études traditionnelles, rien n'interdit qu'émergent de nouveaux objets, si ce n'est la croyance en une unité des STAPS construite a priori.
Le consensus sur de nouveaux projets de recherche n'est d'ailleurs pas nécessaire ni même souhaitable. En revanche, la revendication concernant des espaces de liberté permettant d'élaborer des lignes de fuite (au sens que Gilles Deleuze donne à cette expression) plutôt que de rechercher à tout prix des points de convergence, apparaît dans toute sa légitimité dès lors que l'on cherche à comprendre les réalités sociales des pratiques corporelles contemporaines.
D'une certaine manière, c'est à un éloge de la surprise que doivent mener les formations à la recherche. S'étonner de ce qui va de soi deviendrait alors un profitable automatisme de la pensée. Car la nécessité de l'étonnement s'impose de manière incontournable pour élaborer des objets d'études dont la pertinence tient au fait qu'ils surprennent, dérangent ou au contraire annoncent un impensé social.
Pourtant, accepter l'étonnement ne va pas de soi. D'une part il s'agit d'une attitude intellectuelle qui s'apprend rarement en empruntant les sentiers balisés du savoir, battus par l'habitude d'une science routinière. Par ailleurs, cette acceptation de l'idée d'étonnement ne s'accompagne pas nécessairement de celle de ses conséquences concrètes. Elle implique le plus souvent une attitude de renoncement au confort de la recherche instituée dont les effets sont une marginalisation institutionnelle et symbolique et la privation d'un certain nombre de bénéfices matériels (subventions à la recherche, postes d'allocataires ou de chargés de cours, etc. ).
Ainsi par exemple, il n'est pas de bon ton de s'interroger sur les évidences sociales lorsque celles-ci concernent le sport. Peu d'études à ce jour portent sur un événement comme la Coupe du monde de football en France. Et pourtant, l'adhésion de plusieurs millions de personnes au spectacle, le partage émotionnel suscité autour de l'Équipe de France de football, cette évidence même constitue un objet d'interrogation de premier ordre. D'où vient la croyance collective en une spontanéité de la fête résultant de la victoire de la France, la certitude d'un effet "black-blanc-beur"? Les allant de soi sont ici suffisamment nombreux pour intéresser le sociologue. Cependant, l'attention portée aux imaginaires collectifs risque de générer des connaissances bien gênantes pour ceux qui considèrent que les STAPS doivent produire des connaissances pour le sport et non pas sur cet objet et à partir de lui. En outre, s'attacher à une anthropologie de l'imaginaire, est compris dans les STAPS, comme une activité aussi sérieuse que peut l'être la poésie pour un adepte des neurosciences ! Tout semble se passer comme s'il n'y avait pas d'imaginaire dans le sport, dans les activités de mise en forme, dans la recherche du plaisir corporel, dans les pratiques sexuelles.
Pourtant, l'attention portée à l'invisible, au sensible, aux symboliques, bref, à tous ces petits riens qui élaborent le lien social, est aujourd'hui un élément incontournable des sciences anthropohistoriques. La prise en compte des réalités subjectives dont tout le monde perçoit (au moins intuitivement) l'impact sur les comportements individuels ou collectifs suppose précisément de s'attacher aux résidus des savoirs légitimes. Car les réalités sociologiques, loin de résulter d'un enchaînement de rationalités clairement identifiables, sont le produit de ce que Max Weber appelle des transitions flottantes entre différents niveaux de significations .
Ainsi, le travail sur un objet de recherche sociologique se trouve immédiatement confronté à la question de l'interprétation d'un comportement. Une activité humaine ­ qu'elle soit individuelle ou collective ­ est en effet toujours productrice de significations. Le chercheur en sciences de l'homme et de la société (ce que Georges Devereux appelle d'ailleurs très justement les sciences du comportement) se trouve alors confronté à un double problème. D'abord, il lui faut accéder à ce qui rend ce comportement (individuel ou collectif) compréhensible ou non à un groupe d'individus. Ensuite, il lui faut lui-même produire une intelligibilité du comportement observé. À plus forte raison, lorsque cette activité met en jeu le corps, elle ne peut être comprise mécaniquement mais nécessite au contraire une vigilance portée aux multiples sens que prend cette activité pour les acteurs.
Les STAPS possèdent à cet égard la particularité de se rassembler autour d'un objet pluriel, ouvert et polémique. En acceptant de comprendre cet objet comme l'ensemble des activités corporelles, en se centrant sur la corporéité, elles se trouvent face à un chantier aussi ambitieux que fructueux. Et même si l'explication des processus physiologiques liés à l'exercice physique, celle des mécanismes du développement et de l'apprentissage moteur ont encore de beaux jours à vivre, ils ne constituent qu'un aspect très partiel de la réalité des pratiques corporelles, l'aspect le plus matériel, le plus rationnel, mais aussi le moins signifiant.
Parce que le corps est un lieu privilégié de tous les investissements fantasmatiques (individuels et collectifs) la question de la prise en compte de ces réalités est incontournable. Déjà, les STAPS ont vu migrer vers d'autres cieux institutionnels les premiers chercheurs ayant impulsé une réflexion sur le corps dans les années soixante-dix à l'instar de Georges Vigarello, Jean-Marie Brohm, Pierre Parlebas qui ont été accueillis en sciences de l'éducation ou en sociologie En continuant à renoncer à l'ouverture de leurs thématiques de recherche et de leurs objets d'étude, les STAPS adopteraient une surprenante stratégie pour une discipline universitaire en quête de reconnaissance. En s'interdisant le questionnement de certaines réalités humaines, elles approfondiraient l'écart entre les connaissances produites en leur sein et celles que les disciplines anthropologiques produisent de leur côté. C'est exactement la logique à laquelle conduit la reconnaissance de certains profils de chercheurs STAPS par les instances évaluatives de la sociologie ou de l'ethnologie, alors même que le CNU STAPS rejette leur dossier au nom de la scientificité des recherches réalisées.
C'est la raison pour laquelle la question de l'ouverture des objets de recherche s'impose. Car la compréhension des réalités sociales liées aux pratiques corporelles renseigne non seulement sur ces activités elles-mêmes mais permettent, au-delà, l'approfondissement des connaissances produites sur l'homme et sur la civilisation. L'enjeu de connaissance des sciences anthropologiques dans les STAPS vise moins la compréhension du sport et des pratiques corporelles, qu'à partir de ces objets l'appréhension des dynamiques sociales. Elles s'inscrivent dans la volonté de "prendre l'homme [...] à son propre niveau, dans les conduites où il s'exprime, dans la conscience où il se reconnaît, dans l'histoire personnelle [et collective] à travers laquelle il s'est constitué" , dans ses institutions, ses systèmes symboliques, ses pratiques, etc., ce qui suppose une réflexion simultanée sur les deux ordres de la réalité sociale . La réalité objective des activités humaines est accessible par l'étude des institutions, des comportements et des pratiques sociales telles qu'ils s'observent mais aussi par l'étude des discours, comme réalité concrète d'expression des significations. Les réalités subjectives ont affaire aux valeurs, aux idées, aux significations, aux imaginaires, mais aussi aux émotions. La tâche de la recherche consiste donc à rendre compte de la complexité des croisements entre ces différentes instances du réel.
La reconnaissance de la multiplicité des niveaux de l'objet d'étude suppose d'être attentif à la multiplicité des tendances qui la constituent. Reconnaître cette multiplicité interdit donc toute définition a priori de cet objet. Un nouvel enjeu se dessine : accéder aux arts de faire, aux ruses du quotidien que les acteurs sociaux n'ont de cesse de mettre en oeuvre quotidiennement pour investir les pratiques sociales et se réapproprier les justifications institutionnelles. De nouveaux objets sont ainsi à inventer et à accepter dans les STAPS puisque "dans la phase actuelle de la grande transformation [sociale], tout se joue de moins en moins sur le terrain des institutions et de plus en plus sur celui de la socialité et des initiatives microlocales." C'est ici que réside l'intérêt d'un débroussaillage des réalités sociales les plus ordinaires, y compris et surtout de celles qui s'écartent des réalités sportives. Car la compréhension du social suppose une approche qui pourrait être qualifiée d'impressionniste. La multiplication des études sur des objets apparemment anodins entraîne à terme une lisibilité accrue des mutations sociales. Cet humble travail indique la lucidité face au monde et participe à la compréhension plurielle des symboliques liées aux pratiques corporelles.
L'acceptation de cet éclatement apparent constitue un autre enjeu de la recherche en STAPS permettant de discerner les incertitudes et les contradictions du réel. Les "essais de restitution de sens" (Balandier) ne sont que des savoirs en friche, des savoirs flottants. L'étude du système des significations qui organise l'activité des acteurs nécessite une réflexion portée aux passages, aux fluctuations de sens plutôt que la présentation d'un reflet stable de la réalité sociale. Les transitions flottantes (Max Weber) auxquelles se livrent les acteurs composent avec deux système de sens. Les certitudes communes de la pratique des activités physiques résultent bien sûr des justifications institutionnelles, des modèles sociaux intériorisés par les acteurs et des montages émotionnels et affectifs qui en résultent. Elles sont en outre le résultat des reconstructions par les individus du sens qu'ils donnent à leur action. C'est ainsi que s'élaborent les ruses par rapport aux explications convenues, que se réalise la liberté par rapport aux orientations ou aux justifications institutionnelles. La ritualisation du quotidien, qui opère une mise en scène et une mise en sens des pratiques les plus habituelles fournit ainsi de nombreuses pistes d'étude utiles à la compréhension des cultures corporelles .
Éloge de la subjectivité
Seulement, cette compréhension suppose l'élaboration ou l'utilisation d'outils adaptés à ces objets. L'accès à la signification des pratiques suppose notamment la reconnaissance d'approches que l'on qualifie de qualitatives et des modalités d'écriture et de publication qui les spécifient. Car il est admis que "la fréquence statistique d'un comportement ne contribue en rien à le rendre plus "compréhensible" significativement."
Subjectivité des acteurs
Malgré les réductions opérées par le fonctionnement de la science normale, il n'est pas possible de se débarrasser de la subjectivité des acteurs pour comprendre leurs comportements individuels ou collectifs . L'enjeu pour l'observateur consiste alors à reconstruire cette subjectivité. Car elle n'est jamais transparente. Seul un travail d'interprétation et de croisement des données peut permettre d'élucider les "bonnes raisons" que tel acteur a de se comporter ou de justifier ses comportements. L'observation d'une conduite peut entraîner le sentiment selon lequel elle est "curieuse", "irrationnelle", "inexplicable", "incompréhensible" ou au contraire "totalement évidente". Mais dans un second temps, après plus ample information ou une observation plus armée, le comportement d'un sujet peu sembler compréhensible "à condition de tenir compte de certaines données" qui avaient tout d'abord échappé à l'observateur.
Ce qui précède implique un nouvel enjeu qui consiste à produire une vérité objective sur le subjectif. Car "il y a une vérité objective du subjectif, même s'il contredit la réalité objective que l'on doit construire contre lui. [...] Il faut donc accéder à une subjectivité plus haute, qui fait place à cette subjectivité" des acteurs, de même qu'il est possible d'élaborer "une critique scientifique des idéaux et des jugements de valeur". La compréhension des réalités subjectives (significations, idéaux, valeurs) nécessite par conséquent une attention portée à la pluralité. C'est ce que théorise Pierre Bourdieu à propos de ce qu'il appelle l'espace des points de vue. "Pour comprendre ce qui se passe dans des lieux qui [...] rapprochent des gens que tout sépare, [écrit-il] il ne s'agit pas de rendre raison de chacun des points de vue saisi à l'état séparé. Il faut aussi les confronter comme ils le sont dans la réalité, non pour les relativiser [...] mais pour faire apparaître, par le simple effet de la juxtaposition, ce qui résulte de l'affrontement des visions du monde différentes ou antagonistes."
L'espace des points de vue ainsi constitué en objet d'étude permet de faire apparaître la diversité des interprétations disponibles à propos d'une même action, d'une même situation, d'un même comportement. Cet espace des points de vue est accessible par les paroles formulées par ceux qui ont vécu, qui vivent, ou encore qui s'imaginent une certaine réalité. Or, tous ne la vivent ni ne l'expriment de la même manière. L'interprétation des mêmes réalités donne lieu à des "discours différents, parfois inconciliables". La réalité du monde social est construite sur ces affrontements, ces interprétations divergentes de l'environnement et des relations humaines. Elle s'établit aussi sur des significations partagées qui relèvent de l'idéologie comme élément intégrateur et fédérateur du social .
et subjectivité de l'observateur.
La prise en compte de la subjectivité des acteurs implique en retour la reconnaissance de la subjectivité de l'observateur lui-même. Pourtant, là encore, les STAPS font preuve d'une méfiance à l'égard de tout ce qui relève du subjectif. Le soupçon de subjectivité s'accompagne du déni de "scientificité".
La question posée implique plutôt de situer à quel niveau de scientificité se situe un travail donné, compte tenu de la maîtrise de la subjectivité dont fait preuve son auteur, sous le contrôle de la communauté scientifique à laquelle il appartient. Historiquement en effet, les démarches qualitatives se sont affirmées face au modèle scientifique issu du positivisme et s'appuyant sur les méthodes expérimentales. Pas contre ce modèle mais face à lui. Ces recherches qualitatives sont désormais incontournables. Les chercheurs ­ préoccupés de la compréhension des significations sociales ou des réalités subjectives ­ ont affiné leurs approches, rôdé leurs stratégies d'observation des faits sociaux et des comportements de manière à les adapter à la spécificité de leur objet d'étude. De plus, en intégrant le débat sur l'implication du chercheur, elles ont affirmé la dimension constitutive de la subjectivité dans les connaissances ainsi produites. Les critères de scientificité dans les approches qualitatives s'élaborent en prenant en compte cette subjectivité, y compris au plan des investissements affectifs du chercheur.
Contrairement aux croyances dominantes dans la recherche en STAPS, l'accès à un niveau de connaissance qui puisse être qualifié de scientifique est "largement déterminé par la plus ou moins grande implication du chercheur dans les divers ensembles de phénomènes. Plus l'angoisse provoquée par un phénomène est grande, moins l'homme semble capable de l'observer correctement, de le penser objectivement et d'élaborer des méthodes adéquates pour le décrire, le comprendre, le contrôler et le prévoir. [cette angoisse peut alors] créér la fausse impression que l'objectivité est a priori impossible dans la recherche dans domaine." (Devereux) Le recours systématique à une méthodologie qui permet d'épurer le réel, de le vider de toute réalité angoissante, se comprend dès lors à la fois comme un mécanisme de défense et comme une tentative de n'observer de la réalité que ce qu'elle présente de supportable. Or, comment produire de la connaissance sur la violence, par exemple, sans être soi-même impliqué physiquement, et donc affectivement, vis-à-vis de cet objet, sans clarifier les angoisses parfois viscérales que certains comportements entraînent chez le chercheur ? Car cette difficulté à appréhender les phénomènes angoissants est liée aux implications affectives dans ces phénomènes. Les analystes des comportements humains tentent de combattre cette angoisse en copiant des procédés issus des sciences physiques : "Certains d'entre eux, note Devereux, n'étudient même que des phénomènes quantifiables et négligent en attendant toutes les données ­ si remarquables et importantes qu'elles soient ­ qui ne se laissent pas aisément quantifier." Pour les sciences de l'homme et de la société, la volonté de faire science peut ainsi mener à la quantification de l'inquantifiable et à l'élimination inconsciente de pans entiers du réel que le chercheur ne peut pas affronter. Or, rien de ce qui est humain ne doit échapper au chercheur, malgré l'angoisse que peut lui renvoyer un objet d'étude. Travailler sur Bob Flanagan, Supermasochiste, et analyser son rapport à la maladie, à la douleur, à la mort, au sexe, à tout ce qui est tabou et source d'angoisses, ne peut se faire que dans un engagement émotionnel intense . Pourtant, rien ne permet de dire que cet engagement est un obstacle à la production de connaissances, bien au contraire. Il est nécessaire fut-il idéologique comme le rappelle Pierre Ansart. En revanche, les conditions d'accès à une attitude scientifique résultent du processus de distanciation opéré par le chercheur.
En conséquence, le fait de parvenir à ce que l'observateur ne mette pas exclusivement en valeur sa manipulation de l'objet d'étude, que la valeur d'un travail de recherche ne soit pas appréciée exclusivement par la qualité de la méthode élaborée constitue un véritable enjeu. Comme pour tout enjeu, le débat s'impose. Il s'impose d'autant plus que la passation de tests par exemple ne se réduit jamais au simple enregistrement de résultats mais à celui du comportement suscité tant par le protocole que par le chercheur qui le mène. Un psychologue laid devrait savoir que les tests qu'il fait passer à une jeune femme donneront moins de réponses sexuelles que s'il était jeune et beau. En conséquence, l'observateur a intérêt à prendre conscience de ce qu'il suscite sur les sujets qu'il observe ou avec qui il réalise un entretien, y compris en terme de projections imaginaires. Car il génère des impressions, voire des émotions, qui vont modifier le comportement comme le discours du sujet qui, à leur tour, vont susciter des réactions émotionnelles, des jugements de valeur chez le chercheur.
Pour toutes ces raisons, l'exploitation de la subjectivité du chercheur et l'acceptation que sa présence influence le cours des événements observés, sont au centre de l'élaboration des critères scientifiques des approches qualitatives. Dans les sciences du comportement, par nature, l'observateur est impliqué en tant qu'individu et en tant que membre d'une société. C'est donc précisément sa subjectivité qui lui permet de réagir à ce qu'il observe, lit ou entend. C'est elle qui lui permet d'investir des objets de recherche habituellement laissés pour compte. C'est autour d'elle que s'élaborent les fondements de la scientificité qui détermineront les degrés de pertinence des interprétations produites sur les faits observés.
C'est encore la subjectivité du chercheur qui le conduit à exprimer son intelligence du phénomène grâce à la forme d'écriture qu'il adopte pour en rendre compte. Car les manières d'écrire rendent compte de la réalité et donc la construisent.
Plaidoyer pour l'écriture
Participer au "programme d'une restauration de la subjectivité en sciences sociales" suppose également d'affirmer un programme de réhabilitation de l'écriture en tant que véhicule majeur de la connaissance. C'est grâce à elle que peut se réaliser la combinaison des deux niveaux d'intelligibilité du monde : expliquer et comprendre (Paul Ricoeur ). Une subjectivité armée résulte de ce double mouvement : d'une part maîtriser les implications du chercheur vis-à-vis de son objet de recherche et par ailleurs contrôler la mise en texte de sa lecture du monde.
L'écriture en effet est production de significations. La connaissance est produite par le discours. La maîtrise de la langue s'avère donc nécessaire à l'expression de la complexité et des nuances de la réalité sociale. Dans un article scientifique, différents niveaux de discours s'entrecroisent également et les termes choisis indiquent les croyances, les idéologies ou les jugements de valeur implicites de l'auteur. Il ne s'agit pas d'un usage idéologique de la science mais bien des effets du langage scientifique sur la perception de la réalité.
L'écriture, par ailleurs, est un élément majeur de la culture, non pas d'une culture d'élite mais de la culture comprise comme élément fédérateur d'une communauté. Et le modèle scientiste retenu par les STAPS interdit le recours à d'autres formes de production de connaissances pourtant validées par l'Université. Les études littéraires, philosophiques, historiques ou encore certaines approches anthropologiques ne peuvent faire l'économie du recours à ce que Paul Ricoeur appelle la métaphore vive, c'est-à-dire à un "processus rhétorique par lequel le discours libère le pouvoir que certaines fictions comportent de redécrire la réalité". Car décrire la réalité ne se réduit pas à la maîtriser, la simplifier, la quantifier pour ensuite en fournir une explication vraisemblable comme les démarches expérimentales le laissent supposer. Surtout quand cette réalité touche à l'humain dans ses comportements, ses manifestations, ses productions matérielles ou discursives aussi bien individuels que collectives.
La rhétorique dont il est question n'est pas un simple procédé de style mais un outil mis au service du discours savant pour rendre compte avec rigueur d'une observation, d'une interprétation du réel. L'interprétation qui en découle entraîne l'invention de nouvelles significations.
Or, Yves Le Pogam a remarquablement illustré la perméabilité des STAPS à des travaux issus des sciences anthroposociales portant sur le sport. En comparant la manière dont ont été perçus de manière polémique les résultats produits par l'usage de trois schèmes d'intelligibilité, cet auteur rappelle que, plutôt que d'être perçues dans leur complémentarité, ces approches ont tendance à être utilisées pour légitimer un point de vue de connaissance. Indépendamment des allégations de scientificité concernant chacun de ces modèles, Yves Le Pogam repère en outre comment l'écriture même de ces travaux traduit et renforce la hiérarchie des attentes scientifiques à l'égard d'un texte. "Concernant l'objet "sport", écrit-il, il est facile de montrer comment l'écriture participe de l'attente de science, dans la démonstration (Bourdieu) ou dans l'usage de concepts (Brohm), s'opposant en cela au style narratif de l'écriture émotionnelle, voire lyrique (Sansot)".
Son analyse confirme l'impact des manières de dire sur la construction des réalités sociales. En outre, il indique les valeurs attribuées à la connaissance en fonction du genre d'écrit utilisé. Il en résulte que, sans doute plus qu'ailleurs, les sciences anthroposociales valorisées dans les STAPS tendent à se référer à une culture scientifique et leurs instances d'évaluation paraissent redouter plus que tout la tentation littéraire. La culture littéraire se perçoit comme une entaille à la scientificité, une cassure dans la logique de l'administration de la preuve, alors même que la rigueur de l'écriture et du récit trouve en histoire, en philosophie, en lettres, en anthropologie, en sociologie un espace reconnu pour la production de connaissances. De même, alors que dans les sciences humaines et sociales la participation des chercheurs à la vie journalistique constitue un indice pertinent de leur rayonnement intellectuel, dans les STAPS, qualifier un papier de journalistique traduit un mépris condescendant porté au contenu de l'article. Prises dans leur histoire et dans un complexe d'infériorité à l'égard des facultés de médecine ­ qui les ont enfantées pour la plupart d'entre elles ­ les facultés des sports et des pratiques corporelles étouffent toute vélléité d'émergence d'une culture littéraire, considérée comme allusive ou subjective et suspectée d'idéologie. Là où la classification internationale des sciences prévoit une rubrique intitulée "Arts et humanités", les instances dominantes des STAPS ne conçoivent que scientificité.
À l'instar des Facultés de Lettres évoquées par Pierre Bourdieu , les STAPS sont en outre écartelées entre "le pôle "mondain" représenté par les facultés de médecine et de droit et le pôle "scientifique" représenté par les facultés des sciences". En leur sein, la confusion entre ces deux pôles entraîne une séduction à l'égard des formes de pouvoir et de reconnaissance scientifique des sciences de la vie, des sciences médicales et des neurosciences. Celles-ci apparaissent dès lors à la fois comme modèle de scientificité et comme référence en matière de promotion et de carrière universitaire. Pour résister à la tentation de mimétisme sur ces deux points (la manière de faire la science et les usages liés à la promotion institutionnelle), les STAPS ne possèdent pas le capital propre aux Facultés des Lettres et des Sciences Humaines lié à l'articulation du champ scientifique et du champ intellectuel. En conséquence le jeu de la reproduction des chercheurs (qualifications sur les listes d'aptitude aux fonctions de maîtres de conférences et de professeurs des universités, élections au CNU, habilitation des équipes de recherche, recrutement, etc.) se calque sur les mécanismes propres à la conquête, la conservation et la défense du pouvoir lié à l'occupation des postes clés de la hiérarchie universitaire en termes de recherche, d'administration et de décision.
Or l'imposition dans le champ des STAPS de paradigmes de recherche hégémoniques entraîne "la disqualification ­ ou du moins la marginalisation ­ de ceux qui ne partageraient pas cet idéal de scientificité". Il en résulte des logiques d'écriture bâtardes qui tentent de combiner l'inconciliable : d'un côté un travail de production de connaissance empreint de démarches qualitatives, de sensibilité, de subjectivité, mais bien sûr aussi de rigueur et d'intransigeance au plan de l'investigation et de l'argumentation et d'un autre côté sa mise en forme et sa publication selon les cadres d'une scientificité d'une autre nature. Face aux exigences de l'évaluation institutionnelle des recherches, les chercheurs STAPS ­ les plus jeunes d'entre eux notamment ­ tendent à s'enfermer dans des modèles d'écriture préétablis et valorisés dans les sciences expérimentales. Il s'agit d'écrire court, sur le modèle des articles rendant compte d'une expérimentation, de quantifier si possible de ci de là, et de court-circuiter tout le travail de réflexion épistémologique pour le réduire à des préoccupations méthodologiques. Il en résulte un effet de science. Pourtant, comme le rappelle Patrick Tacussel, "l'objectivité sociologique se construit dans (et par) le trajet vers l'objet (social), autrement dit dans le passage du fait de conscience au fait de connaissance". Or, rien d'autre que l'écriture ne peut rendre compte de ce trajet.
En conséquence, cet abâtardissement ­ réalisé par les chercheurs eux-mêmes ­ dilue l'impact des recherches en atténuant toutes les subtilités de la réalité que, seules, les nuances de la langue peuvent évoquer, sans toutefois jamais parvenir à en rendre compte totalement. L'altération de l'écriture au profit de formes textuelles épurées est un des effets des processus d'évaluation-qualification-recrutement qui exigent un certain type de publications considérées comme "scientifiques", lorsqu'elles valorisent une forme d'écrit, et par conséquent une forme de rhétorique, c'est-à-dire une forme de pensée. Les fantasmes collectifs projetés sur ce que doit être un texte scientifique conduisent à des publications aseptisées qui prétendent rendre compte d'une réalité dont elles ne savent pas parler. L'imposition d'un paradigme scientifique dominant se double ici de celle des formes de publication considérées comme légitimes au sein de ce paradigme, oubliant la spécificité de certaines approches à visée compréhensive et des formes d'écriture dont elles s'accompagnent.
C'est la raison pour laquelle, "la volonté de réussir à trouver les critères d'une juste évaluation pour les qualifications [des chercheurs], notamment en ce qui concerne les dossiers des candidats en Sciences de l'Homme et de la Société apparaissaient comme un programme commun à toutes les différentes listes électorales engagées dans les élections" au CNU, comme le rapporte Nancy Midol dans une lettre publique datée du 02/11/2000. "En effet, poursuit-elle, les STAPS réparties en Sciences de la vie et en Sciences de l'Homme et de la Société sont traitées essentiellement sur la bases de critères fort bien adaptés " aux premières mais non pertinentes pour les secondes. " D'emblée une mobilisation s'était organisée autour de ce problème, afin que les dossiers des Sciences de l'Homme et de la Société soient jugés selon l'esprit qui préside aux CNU des différentes sciences sociales, plus intéressés par le contenu et la trajectoire scientifique des publications que par la logique comptable des catalogues d'indexation." Ainsi a été entreprise une tentative pour répertorier les revues garantissant la qualité des publications des chercheurs dans le domaine des STAPS, dont les travaux recourent aux champs disciplinaires de l'histoire, de la sociologie, de la psychologie, de l'anthropologie, des sciences de l'éducation etc.
Malgré ces déclarations d'intention, le modèle de scientificité ­ retenu par le CNU STAPS dans ses modalités d'évaluation concrètes ­ exclut de fait nombre de revues qui pourtant font référence dans les champs disciplinaires en question et qui privilégient des formes d'écriture adaptées à ces approches. Face à cette réalité institutionnelle schizophrénique, le refus de faire science (qui n'est pas le refus de faire de la science) s'avère nécessaire, afin d'affirmer la spécificité d'un travail de production de connaissance dont la pertinence ne peut-être évaluée selon un quelconque degré de scientificité.
Alors que la philosophie valorise des genres comme l'essai, que la psychanalyse a accepté de rompre avec "la volonté de faire science" et que l'histoire revendique la pertinence du récit , les STAPS élaborent un repli frileux sur des procédures scientistes d'écriture. Ceci interdit le projet d'émancipation des sciences sociales formulé par Jean-Michel Berthelot reposant sur "la confrontation concrète des approches et des programmes et le travail réflexif incessant sur les normes de significativité des discours produits".
Cette confrontation suppose une maturité que n'ont pas les STAPS, jeunes et pressées de se parer des oripeaux de la scientificité. Et le travail réflexif incessant ne peut avoir lieu, compte tenu de l'exigence en termes de recrutement des jeunes chercheurs pour qui la liberté de l'écriture, la liberté de la publication, liberté du choix des objets d'étude, a un prix douloureux et redoutable : l'exclusion du jeu institutionnel, la marginalisation et le chômage. Pourtant, du point de vue théorique, l'acceptation du fait que l'Université, celle des STAPS, ne tolère pas d'autres formes de production de connaissance n'est pas inéluctable. On peut comprendre qu'elle refuse son entrée à ceux qui enfreignent les croyances des gardiens du temple vouant "au bûcher toute oeuvre perçue comme un attentat sacrilège contre leurs croyances propres" . Néanmoins, l'affirmation d'une forme d'écriture adaptée à un type d'approche est nécessaire, quand bien même elle entretient le risque de mise à l'écart institutionnel.
Refus de l'affirmation scientifique
Sinon, la subordination de la recherche aux exigences de recrutement et de promotion de carrière se traduit par le souci de respecter les modalités bureaucratiques de l'évaluation scientifique, par laquelle le chercheur est moins jugé sur sa capacité à produire de la connaissance, que sur ses compétences à se plier aux exigences administratives. Or, "la bureaucratisation d'une science et la transformation des organisations professionnelles en "gardiens de l'orthodoxie" et en "défenseurs de la foi" représentent également un symptôme alarmant de déchéance scientifique." Refuser de se soumettre au diktat scientiste peut être salutaire du point de vue des connaissances ainsi produites. D'autant plus que les innovations sémantiques ­ qui produisent des réalités non encore formulées ­ résultent d'un travail d'écriture au sens littéral du terme. Ce travail participe avec évidence à la production de connaissance et a sa place à l'Université. Le récit est un genre littéraire reconnu, accepté qu'historiens et sociologues manipulent sans que cela ne leur soit reproché. L'essai en est un autre qui manipule les idées et exprime une pensée. Les approches poétiques et les fictions elles-mêmes rendent compte du réel en même temps qu'elles le construisent. Que ce soit par l'usage du récit ou de la métaphore, "du nouveau ­ du non encore dit, de l'inédit ­ surgit dans le langage." Les réflexions philosophiques que Paul Ricoeur livrent sur les relations entre écriture et vérité sont centrales sur ce point. Elles rappellent comment la psychanalyse, l'histoire, la philosophie sont questionnées sur la validité des connaissances produites à partir de leurs manières d'écrire (de décrire donc via le langage) le réel. Le texte, une fois écrit et publié, échappe à son auteur et sécrète, au fur et à mesure des interprétations dont il est l'objet, ses propres intentions. L'intertextualité instaure alors la spirale du savoir, de la pensée et de la raison. C'est ce à quoi invite Paul Ricoeur lorsqu'il en appelle à l'articulation de la démarche rationnelle et de l'usage poétique pour produire du sens sur le réel : "Le problème épistémologique posé, soit par la métaphore, soit par le récit, consiste à relier l'explication mise en oeuvre par les sciences [...] à la compréhension préalable qui relève d'une familiarité acquise avec la pratique langagière, tant poétique que narrative. Dans les deux cas, il s'agit de rendre compte à la fois de l'autonomie de ces disciplines rationelles et de leur filiation directe ou indirecte, proche ou lointaine, à partir de l'intelligence poétique."
Or, précisément, le jeu de la publication des connaissances consiste à livrer au public (des "spécialistes" scientifiques, puis au-delà à l'ensemble du corps social) les résultats de travaux, réflexions et recherches armés scientifiquement ou philosophiquement. Ce résultat passe par des textes qui ne peuvent se réduire à aucune forme prédéterminée et certainement pas à la forme des standards internationaux de la publication scientifique. La communication en effet, crée ce que nous appelons réalité et "de toutes les illusions, la plus périlleuse consiste à penser qu'il n'existe qu'une seule réalité" ou qu'une manière d'en rendre compte. C'est dans la confrontation à autrui que se joue la véritable évaluation des connaissances, pour ce qu'elles apportent à la communauté des intellectuels en particulier et des humains en général, dans le partage et la résonance des textes entre eux. Une telle résonance ne se chiffre ni se s'apprécie au nombre d'articles publiés. Michel de Certeau par exemple note l'impact de l'ouvrage de Michel Foucault Les Mots et les choses, à partir de la nécessité de sa lecture dont dépendrait "un statut social et intellectuel". Il y aurait dans la communauté intellectuelle, ceux qui ont lu Foucault et les autres. Or, que dit De Certeau ? Rien d'autre que la réception favorable de cet ouvrage autant que les résistances (notamment chez les historiens "classiques") sont liées à l'écriture même de Foucault, au "noir soleil du langage" qui se lève sous son écriture, un soleil qui n'attire pas les alouettes mais qui stimule l'envol du hibou. Le problème de la réception du travail de Foucault tient à son écriture donc, justement parce que cette écriture rompt avec l'habituel ennui des productions historiques ou philosophiques : "bien loin d'être "ennuyeux", Foucault est brillant (un peu trop). Il étincelle de formules incisives. Il amuse. Il stimule. Il éblouit : son érudition confond ; sa dextérité entraîne l'adhésion et son art séduit."
Que dire de l'impact d'un tel travail, sinon que l'écriture est au centre de l'oeuvre intellectuelle, en faisant une oeuvre ouverte au sens que donne Umberto Eco à cette formule ? Que dire de cette résistance au langage dans les STAPS et aux résistances à la pensée qui en découle ? Que dire de cette absence de philosophie, pourtant discipline universitaire, dans la reconnaissance des travaux de recherche ? Car si la science apporte des éléments de connaissance, c'est toujours en réponse à un problème. Et l'apprentissage de la formulation de problèmes ne peut venir que de la formation philosophique si l'on admet que "la philosophie se donne pour fonction de radicaliser les questions, de les rendre toujours plus profondes et plus percutantes". L'écriture est encore convoquée pour la formulation des questions, pour l'enchaînement d'un raisonnement que précisément les standards internationaux de la production scientifique prétendent gommer au nom de la clarté et de la précision des réponses apportées à des questions non posées. Pressés de s'orner des plumes de l'oiseau de Junon, angoissés à l'idée de ressembler à l'oiseau de Minerve, les évaluateurs de la recherche en STAPS en sont réduits au malentendu et à "cette fausse magie de nos souhaits" dont parle Vladimir Jankélévitch, selon laquelle "on croit ce que l'on désire et l'on entend ce qu'on croit."
Ainsi donc, les STAPS s'attacheraient-elles à ne recruter comme universitaires que des "scientifiques" . Dès lors, cela en est fini de la pluralité et de l'ouverture à des approches qui ont sciemment rompu avec la prétention de faire science. Ainsi en va-t-il des études littéraires, de la philosophie, de l'histoire et de la psychanalyse. Aucune de ces disciplines instituées ne prétend désormais être comprise comme science. Chacune d'elle a théorisé ses implications quant à l'écriture et à sa puissance de vraisemblance. Et même, pour Isabelle Stengers, "le divorce [historique] entre la psychanalyse et les exigences d'une "technique scientifique" est considéré comme un progrès" au plan des connaissances produites. Il est reconnu par ailleurs qu'écrivains et psychologues ne sont pas en mesure de prétendre dire la vérité au sens strict du terme, mais leurs analyses peuvent faire apparaître la réalité psychique sous un éclairage sans cesse renouvelé.
Bref, "la science n'est pas que scientifique" , contrairement à ce que prétendent ceux à qui elle sert de critère de classification ornithologique, ceux que le hibou effraie et qui oublient un peu vite que l'hirondelle ne fait pas le printemps et que, faute de froment, elle fait son nid dans le seigle.
Le débat se situe donc au niveau de la rhétorique, c'est à-dire au niveau des techniques de persuasion employées pour convaincre autrui. Or, le discours scientifique n'est qu'une rhétorique parmi d'autres qui mobilise prioritairement les arguments liés aux chiffres et à la méthode. Les rhétoriques dont il vient d'être question sont toutes préoccupées de la validité de leurs arguments. Et c'est sur cette validité que se produit précisément l'évaluation des connaissances produites. Les arguments sont appréciés, jugés en fonction de leur degré de validité ainsi qu'en fonction du pouvoir de description du réel qu'ils contiennent. Les STAPS, dans leur rejet de l'écriture, crispées sur des revues "scientifiques indexées" se prononcent en amont des arguments. Selon le lieu de publication des recherches et études exposées, certains textes ne sont pas pris en compte, indépendamment de leur force de persuasion et de l'intérêt qu'ils présentent en matière de compréhension de la réalité humaine. Elles ne sont encore pas à se poser la question de l'acceptation d'une "science qui dérange" pour faire avancer la pensée et la connaissance du réel, puisque les arguments d'une telle science ne pourraient être examinés que dans des lieux et selon des formes que justement elle rejette.
Refuser le débat mené précédemment pourrait conduire très certainement à l'éclatement des STAPS que Jean-Paul Clément prévoyait sous l'effet du "renforcement des points de vue disciplinaires concurrents, sinon théoriquement du moins institutionnellement" . Une autre conséquence pourrait être de faire des STAPS des facultés des sciences du sport "à l'américaine", des sciences de la vie, des sciences de l'homme essentiellement expérimentales au service de l'exigence sociale de performance. Dans les deux cas, cela ne serait que le résultat de l'histoire des sciences des activités physiques telle qu'elle a été menée par ses chercheurs. Que les STAPS disparaissent ou se radicalisent peut même à terme se comprendre comme une chance pour la connaissance, à partir du moment où le travail de la raison n'y aurait pas droit de cité. Des recherches fécondes se feront sous d'autres cieux.
Accepter ce débat, malgré les phases d'incertitude auxquelles cette acceptation conduirait, serait reconnaître que l'Université n'est pas uniquement une machine à produire de la science mais qu'y ont leur place des approches sensibles, des démarches ouvertes, que le risque y est permis, que la pensée peut s'y exprimer selon d'autres normes et d'autres modèles. Les lettres, la philosophie produisent une connaissance avérée. Non scientifique. Mais valide.
Sans doute l'espoir de voir les STAPS accepter de telles orientations est-il utopique compte tenu des orientations actuelles et de l'histoire de cette jeune discipline universitaire. Quoiqu'il en soit, les désirs demeurent de participer à la compréhension du social et au débat polémique refusé sur la place publique. Le repli frileux de l'alouette en l'absence de printemps n'empêchera pas le hibou de prendre son vol et de se risquer hors des greniers poussiéreux.

Philippe Liotard, décembre 2000

 
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